DES CULTURES EN VOIE
DE DISPARITION
Les peuples pygmées, U'wa et Mirrar
face au Grand Développement
Utilisant de la poudre faite avec
l'écorce du Moabi, les pygmées des forêts
du Cameroun concoctent une potion de
camouflage pour se dissimuler de leurs
proies. Ils se confondent alors avec la
forêt.
C'est un vieil astuce de chasse. La
grande connaissance que la tribut Baka a de
la vie des plantes et des animaux de la
forêts, l'a maintenue pendant des siècles.
Cependant l'exploitation continuelle des
ressources naturelles du Cameroun via
l'oléoduc Tchad-cameroun (cf. LINK 94) va
contribuer à semer le glas des relations
symbiotiques entre ces peuples indigènes et
leur environnement, Déboisement,
réimplantation, pollution et
surexploitation des ressources vont forcer
ces communautés à se retrouver dans un no
man's land culturel et économique. En
d'autres termes, elles deviendront
invisibles.
Quel lien y a-t-il l'environnement et
les droits de l'homme ? Selon la
Commission des Nations Unies sur les Droits
de l'Homme, la dimension environnementale
de la Déclaration Universelle des Droits de
l'Homme devrait être reconnue. Klaus
Toepfer, le Directeur Exécutif du Programme
des Nations Unies sur l'Environnement
(PNUE) déclarait récemment
qu' « il est temps de reconnaître
que ceux qui polluent ou détruisent
l'environnement naturel ne commettent pas
seulement un crime contre la nature mais
violent aussi les droits de l'homme »
Mr Toepfer a annoncé que les droits de
l'homme « ne peuvent être garantis
dans un environnement dégradé ou
pollué ».
L'oléoduc Tchad-Cameroun tout comme de
nombreux autres projets cibles des
campagnes de FoE doit être perçu non
seulement comme destructeur pour
l'environnement mais aussi comme violateur
des droits de l'homme. Le droit des peuples
à la vie, à la santé et à une alimentation
adéquate. L'habitat et la culture
traditionnelle sont aussi sérieusement
brimés dans plusieurs cas comme le
reconnaît la Déclaration des Droits de
l'Homme.
Styles de vie bouleversés au
Cameroun.
Au Cameroun, ces quinze dernières années
ont été dévastatrices pour les 150.000
pygmées Baka qui habitent le sud Est du
pays. Les troubles ont commencé avec la
baisse des prix du café et du cacao –
cultures d'exportation importantes pour le
pays – dans le milieu des années 80. Cela a
provoqué un sévère ralentissement
économique. Recherchant désespérément des
devises étrangères, le gouvernement s'est
tourné vers l'exploitation de ses forêts
humides en guise de solution.
Traditionnellement, les Baka ramassent des
fruits, des noix et du miel de la forêt. La
viande était fournie par des espèces
indigènes comme l'antilope, le porc-épic et
le singe entre autres. Les arbres
fournissaient l'huile pour la cuisine, la
cosmétiques et les médicaments. Mais la
déforestation avec un taux de plus de
100.000 hectares par an a sévèrement
affecté la capacité de la forêt à subvenir
aux besoins de ses habitants, alors que
cela a toujours été le cas. L'arrivée des
travailleurs itinérants dans le secteur a
représenté une nouvelle menace pour les
espèces indigènes avec l'accroissement
dramatique de la demande pour la viande
sauvage. L'olcoduc Tchad-Cameroun passera
au cœur de la forêt dans les zones qui
fournissent plus de nourriture portant un
nouveau coup dur aux moyens de subsistance
de ces peuples.
La décision du Cameroun d'autoriser le
passage de l'oléoduc sur son sol a eu
d'importantes répercussions sur les
relations entre les baka et leurs voisins
les bantous. Les Baka ont survécu pendant
des milliers d'années, en chassant en
cueillant et en se déplaçant comme nomades
à travers la forêt. Beaucoup de groupes
vivent aujourd'hui dans des villages
permanents pendant une partie de l'année en
mangeant des produits cultivés et des
produits forestiers. Les produits cultivés
comme les bananes plantains et l'igname
sont obtenus des villages bantous en
échange de viande ou de travaux champêtres.
Le système de troc fonctionne aussi pour
les outils les tissus et les pots. Depuis
le début de la déforestation, le fossé
entre les bantous et les baka s'est
accentué parce que les premiers possèdent
des terres alors que les derniers non .Les
bantou ont négocié quelques concessions
avec des compagnies d'exploitation de bois
alors que les baka ont été ignorés. Les
compensations aux peuples affectés ont
commencé à être versées dès le début de
cette année et même si elles sont vraiment
ridicules, les bantous ont exprimé leur
satisfaction.
Les baka dont les moyens de subsistance
dépendent de la forêts n'ont rien reçu.
Puisque l'environnement naturel des baka a
disparu, leur organisation clanique
traditionnelle aussi s'est effondrée leur
mode de vie nomade a fait place à un style
plus sédentaire. Maintenant avec le flux de
personnes cherchant du travail sur le site
du pipeline, les problèmes de santé vont
aller crescendo, surtout le SIDA avec
l'arrivée de prostituées le long de la
route de l'oléoduc.
La construction de cet ouvrage peut
contaminer les systèmes d'eau de surface et
la probabilité de pollution des fleuves par
des fuites de brut est grande. Les zones
forestières voisines du site de
construction seront défrichées pour la
culture et la chasse. Les moyens de
subsistance seront perdus dans la foulée
dans ces écosystèmes fragiles
.
Le combat pour la terre
mère
Un autre cas de violation des droits de
l'homme est celui de la lutte du peuple
U'wa contre la compagnie pétrolière basée à
Los Angeles, l'Occidental Petroleum (cf
LINK 91). Isolés dans la forêt humide au
nord est de la Colombie, les 5.000 membres
de la tribu ont vécu en harmonie avec la
nature pendant des milliers d'années. Leur
croyance que « la terre est vivante et
qu'elle est notre » a sous-tendu les
pratiques agriculturales, la chasse et la
pêche et les rites au sein de la tribu. Les
U'wa font de l'agriculture durable et
profitent de la diversité des aliments
offerte par les climats variés de la terre.
Roberto Cobario, le leader U'wa explique le
processus : « Avec le temps la
terre nous donnera en retour des aliments
sains, sans poison ni de dangereux produits
chimique. C'est comme cela que nous
fonctionnons ». Les fêtes, les
chansons traditionnelles et les danses
célèbrent toutes le sens spirituel de la
responsabilité chez les U'wa envers leur
environnement.
Pour les U'wa, le pétrole c'est le sang
de la Terre Mère. Son exploitation
représente un assaut porté non seulement
contre les croyances spirituelles des
populations indigènes, mais aussi contre
tout le système de biodiversité qui le
supporte. L'identité culturelle de la tribu
qui a résisté pendant des siècles aux
intrusions extérieures est maintenant
sérieusement menacée. En plus de la
dévastation environnementale, les
ramifications sociales des exploitations
pétrolières en Colombie seront importantes.
Les infrastructures requises pour les
explorations mettront une pression
supplémentaire sur les ressources
alimentaires et menaceront les
approvisionnement en eau. L'immigration et
la réimplantation dans une ambiance
d'activités économiques accrues susciteront
l'introduction de problèmes sociaux comme
le crime et la prostitution dans des zones
précédemment isolées. Les défrichements
provoquent la profanation des cimetières
sacrés des ancêtres U'wa coupant les
connections vitales avec le passé.
Les U'wa sont si préoccupées par la
conservation de leur culture et de leur
environnement qu'ils ont menacé à plusieurs
reprises de se jeter du haut d'une falaise
de 1400 pieds pour se suicider
collectivement afin de protéger la terre
qui leur appartient depuis des milliers
d'années. Cette menace des U'wa rappelle
une légende de la tribu où des membres se
sont jetés du haut d'une falaise pour
refuser de devenir les esclaves des
espagnols. Selon une loi sacrée « si
leur nation était en grand péril … Une loi
divine leur accorde droit de se donner la
mort ».
Le Paysage humain disparaît du
Kakadu
Le lien entre les droits de l'homme et
l'environnement a constitué un point
essentiel de la campagne contre les mines
d'uranium de Jabiluka dans le plus grand
parc national australien, le Kakadu (cf
article dans ce numéro). Le peuple Mirrar,
propriétaire traditionnel des sites de la
future mine de Jabiluka et de celle de
Ranger qui existe déjà ont exprimé à
plusieurs reprises que d'autres
profanations de leurs terres, porteront un
coup fatal à leur culture déjà mal en
point.
La culture aborigène considérée comme la
plus ancienne sur terre remonte à plus de
40.000 ans avant Jésus-Christ. La culture
Mirrar est liée de façon inextricable à la
terre. Ils ont une tradition de chasse et
de cueillette avec des aliments forestiers
comme les prunes, des légumes de la famille
de la patate, du poisson, des tortues, des
serpents, des oies et des goannas. Les
cérémonies comme la danse sont des
activités spirituelles et culturelles
vitales.
La terre des Mirrar recèle plusieurs
sites sacrés – qui se trouvent dans le
secteur minier de Jabituka et des Ranger
qui ont une très grande importance
culturelle et spirituelle pour la tribu.
Des « pistes des rêves » relient
les grandes figures de l'histoire Mirrar
avec des évènements. La relation entre les
Mirrar, la terre et la culture est
clairement décrite par un spécialiste du
patrimoine, D.J Mulvaney : « Leur
monde traditionnel est un paysage humanisé,
indivisible et immuable dans lequel chaque
créature naturelle a un nom avec une
signification mythologique associée. Le
lieu et la personne sont inséparables alors
que le passé et le présent forment l'unité
d'une création en marche. »
L'exploitation de l'uranium a commencé
sur les terres des Mirrar il y a vingt ans
et il est difficile d'analyser les impacts
que des exploitations continuelles auront
sur les traditions de ces peuples. En Mai
2000, il a été publié qu'une fuite de la
mine Ranger existante s'était répandue dans
les alentours du Parc National du Kakadu.
La fuite de plus de plus de deux millions
de litres de liquide contient du manganèse,
de l'uranium et du radium. Depuis le début
des activités minières il y a eu un déclin
dans les traditions Mirrar en termes de
recherche de nourriture, de cérémonies,
d'interactions sociales et du système
socio-politique.
Même si la mine Ranger se trouve sur les
terres Mirar, la tribu ne chasse ni ne
cueille plus dans le secteur adjacent à
cette mine. Des interrogations ont été
soulevées quant à la qualité de l'eau des
zones humides entourant la mine et sur la
façon dont les poissons auraient pu en être
affectés, puisque les membres de la tribu
clament que ces poissons ont « l'air
différents ».
Le système socio-politique du peuple
Mirrar a lui aussi été négativement affecté
selon la Gundjehmi Aboriginal Corporation,
une organisation établie, contrôlée et
managée par le peuple Mirrar.
Traditionnellement les officiels
administrateurs des lois et les gardiens
des sites avaient géré les sites sacrés de
façon consensuelle. Mais depuis le début
des activités minières dans la zone il y a
eu un chamboulement. La corporation
aborigène soutient que les personnes ayant
des intérêts directs ou indirects dans les
mines y compris les membres du gouvernement
ont semé la division dans le peuple
aborigène. Ceux qui sont pour les activités
sont favorisés par les autorités alors que
les opposants comme les Mirrar ont été
marginalisés.
Avec la destruction de leurs terres, la
tribu Mirrar a constaté une fissure
continuelle dans sont édifice social. Dans
le rapport de mission du comité pour le
Patrimoine Mondial en 1998, il a été noté
que « la destruction ou l'accès
restreint aux sites spirituels … à cause
des projets miniers, contribue à diminuer
et à créer un pessimisme général parmi les
bininj [les aborigènes]. Une perte
culturelle totale est imminente ». En
outre, des croyances tribales affirment que
la destruction des sites sacrés aura des
effets catastrophiques comme des maladies
et la mort. Le désespoir occasionné par le
déclin des traditions culturelles est
renforcé par l'accroissement des problèmes
sociaux et économiques comme l'alcoolisme,
la violence, un intérêt moindre pour
l'éducation et la dépression au sein du
peuple Mirrar. Jonathan Nadji cité dans les
Notes de Recherches du Centre Culturel
Warradjan décrit comment « les gens
étaient mieux avant les mines et
consommaient beaucoup plus de mets
sauvages, chassaient plus au lieu de se
contenter d'aller au club social pour
boire. Quand j'étais jeune j'accompagnais
mes parents aux cérémonies … aujourd'hui
cela n'arrive plus. Ils ont oublié qui ils
sont. Ils ont perdu leur
culture ».
En tant qu'être humains, nous avons le
droit de vivre et de mourir là où nous
voulons. Nous avons aussi le droit de
maintenir nos traditions, d'éduquer nos
enfants, d'honorer nos ancêtres et de nous
exprimer culturellement et spirituellement.
L'environnement et la culture sont liés de
façon inextricable ; notre terre nous
relie au passé, au présent et au futur.
Sauvegarder tout ceci est crucial de notre
part.
Estelle Muller,
journaliste
indépendante pour FoEI
Remerciements à la Gundjemi
Aboriginal Corporation et à The Ecologist
Magazine ainsi qu'à l'Environnemental
Defense.