DES DROITS
UNIVERSELS DE L'HOMME A LA CHARTE DE LA
TERRE :
Tout ceci va où ?
Vouloir parler au nom des autres c'est une
tentation très forte, surtout quand les
autres à notre avis paraissent être sans
voix. Toutefois, quiconque ayant un tant
soit peu de perception des problèmes
inter-culturels et de développement
reconnaît la presque imperceptible mais
dangereuse ligne entre vouloir aider les
autres et le paternalisme ou le
colonialisme.
Mon propos dans cet article c'est de
m'interroger sur la valeur d'une approche
«universaliste » quant aux problèmes
sociaux et environnementaux. J'entends le
faire en me basant sur la charte de l'ONU
sur les Droits de l'Homme et plus
particulièrement sur la «Charte de la
Terre », qui sera soumise pour
ratification à Johannesburg en 2002 à la
Conférence Rio + 10.
J'hésite à m'élever contre
«l'Universalisme » dans cet article,
du fait de l'utilité démontrée du concept
des Droits Universels de l'Homme dans un
sens pratique. Cependant, je reste
sérieusement préoccupé par le paradigme de
l' «Universalisme » et le
potentiel qu'il a en lui-même de se muer en
un instrument de pouvoir et d'oppression. A
mon avis s'interroger sur
« l'Universalisme » revient à
s'interroger sur l'une des fondations du
complexe industriel/idéologique
occidental.
La Problématique de
l'Universalisme
On cherche à écarter souvent le
«relativisme culturel » qui stipule
que les peuples sont déférents et qu'il ne
saurait y avoir quelque «droits
universels ». Pour certains dans ce
monde, penser qu'ils avaient des
«droits » est relativement nouveau
pour eux. Beaucoup de cultures utilisent
plutôt le concept de «responsabilité »
que celui de « droits ». Des
responsabilités qui ont été définies par
leurs communautés locales et non par un
organisme administratif global.
La Charte de l'ONU sur les Droits de
l'Homme a été sans aucun doute plus utile,
plus utile que dans les faits. Elle a aidé
plusieurs personnes, plusieurs communautés
et organisations à résister beaucoup plus
efficacement contre l'oppression. Elle a
fourni une base morale à la législation
internationale. Un tel niveau d'efficacité
politique peut séduire. Mais dans ce monde
à problèmes, qu'est le nôtre, il nous faut
être prudent et ne pas nous accrocher à de
petits exemples de «justice » ou de
bons sens. Dans un tel contexte, il est
particulièrement important d'être critique
surtout que les impacts négatifs de
l'universalisme risquent d'être occultés,
puisque nous clamons instituer et protéger
«les Droits de l'homme ».
En tant que concept, je dirai de
l'universalisme qu'il est politiquement
dangereux parce qu'il ne peut aider mais
exclut plutôt différents peuples et
cultures. « Une vue venant de nulle
part » n'existe pas. Donc tout
document sur les valeurs universelles
quelque soit son processus d'élaboration,
reflètera qu'on le veuille ou non des
valeurs culturelles particulières et en
exclura d'autres. De là à prétendre que le
document en question parle au nom de
l'humanité toute entière est un acte de
pouvoir puisqu'il opérationalise certains
paradigmes, rationalités et procédures
comme ceux dont il est question dans le cas
du bushman cité ci-dessous.
A un niveau basique, il m'apparaît que
ce qu'on appelle le « droit » et
donc ce qu'est la violation d'un
« droit » varie d'une culture à
l'autre. Soit à considérer l'exemple
ci-dessous :
C'est l'histoire d'un bushman qui a
tué une chèvre appartenant à un troupeau
après avoir solennellement demandé
l'autorisation à la chèvre elle-même
conformément aux traditions de sa tribu. En
suivant ces conceptions, il ne pouvait même
pas imaginer que le troupeau de chèvres en
question ait pu avoir un
« propriétaire » qui a ses
« droits » conformément aux lois
de son Etat. Traîné en justice après avoir
été capturé il a reconnu les faits sans
hésitation et sans se culpabiliser. En fait
les expressions « coupable » et
« non coupable » n'existent pas
dans sa culture et dans ses traditions.
Mais les juges « impartiaux » ne
pouvaient pas prendre en compte ses
traditions qui ignorent les notions même de
« droits » et de « propriété
privée ». Emprisonné notre bushman ne
pouvait pas comprendre où il était et
pourquoi. Quel sens faut-il donner alors à
la loi ou aux raisons légales et légitimes
de la sentence qui a été prononcé à son
encontre après un jugement impeccable
conduit par un juge juste ?
L'article 10 de la charte des Droits de
l'Homme stipule que «tout homme a droit à
une audience juste et publique devant un
tribunal indépendant et impartial pour la
détermination des ses droits et obligations
au cas où des charges criminelles
pèseraient contre lui ».
(www.un.org/overview/rights.html)
N'est-ce pas le concept même d'un
jugement indépendant et impartial basé sur
un système légal particulier, culturel et
spécifique ? Tout en reconnaissant
qu'il est plutôt difficile de s'élever
contre ce paradigme légal de «bon
aloi », il faut quand même reconnaître
que ce dernier n'est pas le seul moyen que
les communautés humaines ont mis en place
(et continuent de mettre en place) pour
rendre la justice. Les problèmes de
l'universalisation d'un modèle
essentiellement occidental deviennent
évidents dans le cas de notre
bushman :
"Pourriez-vous nous rappeler le cas
demanda le distrait chercheur blanc. Il a
été condamné à mort répondit son assistant
plus familiarisé avec les bushman.
« Quoi pour avoir tué une
chèvre ? Demanda perplexe l'homme
blanc. Non, en fait c'est trois mois de
prison. Mais pour lui c'est la même chose.
Il mourra à coup sûr, lui qui n'a jamais vu
un mur dans sa vie il est maintenant
entouré de mur. Il refuse de manger ou de
boire parce que vivre dans une cellule est
quelque chose d'inconcevable pour
lui ".
Source : Gustave et
Madhu Suri Prakash,
Grossroots
Postmodernism, Zed Books, 1998
.
La prison n'est pas classifiée comme
« violence », «torture » ou
«violation des droits de l'homme »
dans plusieurs sociétés modernes - surtout
que les sentences sont prononcées par des
institutions «légales ». Pour d'autres
cultures cependant les prisons ainsi que
les salles de classe sont considérées comme
des endroits inhumains qui tourmentent et
torturent leurs occupants.
La Charte de la Terre – Un autre
projet Universaliste
Beaucoup de gens doivent être au
courant de l'élaboration de la Charte de la
Terre. Le projet est actuellement à une
phase où il est question «d'établir une
base éthique sure pour la société globale
émergente et d'aider à la construction d'un
monde durable ayant pour fondements le
respect de la nature, des droits universels
de l'homme, la justice économique et une
culture de la paix ».
(www.earthcharter.org/welcome/program_en.htm).
Les efforts pour l'élaboration d'une
série de principes pour la sécurité
écologique ont commencé à la conférence des
Nations Unies sur l'Homme et
l'Environnement en 1972 à Stockholm. Depuis
lors plusieurs groupes et coalitions ont
apporté leurs contributions pour
l'articulation des principes et valeurs
nécessaires pour le développement durable.
La Charte de la Terre a été l'une de
retombées attendues du sommet de la Terre
tenu à Rio de Janeiro en 1992. Elle
constituera la fondation éthique pour
l'Agenda 21 et les autres documents de Rio.
La Charte de la Terre n'est pas proposée
pour être une dure loi mais plutôt comme un
instrument légal «soft » pour
appliquer une pression morale.
Mes appréhensions vis-à-vis de la Charte
de la Terre proviennent des critiques
susmentionnées sur l'universalisme.
Certaines de ces préoccupations se trouvent
être renforcées et validées par quelques
problèmes inhérents à l'élaboration en
cours de la Charte (et je reste persuadé
que de tels problèmes existeront toujours
dans tout projet «universaliste»). Par
exemple le draft de la Charte stipule que
des changements fondamentaux sont
nécessaires dans nos valeurs, nos
institutions et notre façon de vivre
(www.earthcharter.org/draft/charter.htm).
Des changements dans les valeurs et la
façon de vivre de qui ? Parle-t-on par
exemple du peuple Penan de Sarawak ?
Dans le même draft on peut lire
aussi : accepté qu'avec le droit à
posséder, gérer et à utiliser les
ressources naturelles est né le devoir
d'éviter les dangers environnementaux et à
protéger les droits des peuples.
Les concepts de « propriété »
et de « droit de propriété » ne
sont-ils pas plutôt particuliers à des
cultures particulières ? Est-il
raisonnable d'imposer ces concepts
(problématiques) à toute l'humanité ?
Il serait plus bénéfique pour nous de
passer notre temps à nous interroger sur le
concept même de « propriété » des
ressources naturelles et comprendre sa
trajectoire historique.
Ces deux exemples pris parmi tant
d'autres démontrent que la Charte de la
Terre ne résiste pas au test de
l'impartialité culturelle. Il est donc
problématique qu'un tel document puisse
être accepté comme «fondation éthique pour
la société globale émergente ».
Sur le plan pratique, les partisans de
la Charte avancent qu'elle peut être
utilisée comme un document qui tiendrait
les multinationales responsables quant à
des sortes de normes environnementales.
Cependant les standards nationaux ou
internationaux peuvent aussi s'avérer
efficaces (ou inefficaces ?) Avec les
tares associées à
«l'universalisme ».
Pour être sûr, nous avons appris
l'inutilité des déclarations d'intention et
de bonne volonté pompeuses. Les
déclarations, les chartes et autres accords
«mondiaux » n'ont pas encore convaincu
par leur efficacité. La Convention sur le
Patrimoine Mondial n'a même pas servi à
protéger les zones classées Patrimoine
Mondial, contre les mines d'uranium. Je ne
comprends donc pas pourquoi les gens
continuent de croire que la Charte de la
Terre pourrait faire mieux que de décorer
les façades des Q.G de quelques
multinationales quelque part. Je pense
sincèrement que nous devons cesser
d'imposer des normes occidentales à
d'autres cultures. Il nous faut faire
l'économie d'une autre charte bâillonnée
qui nous rappellera d'être bons les uns
envers les autres. Nous n'avons
certainement pas besoin d'une Charte de la
Terre.
John Hepburn,
FoE
Australie
John travaille sur les problèmes de
la durabilité avec FoE Brisbane, Australie.
Contact : foebrisbane@uq.net.au
Merci à Morgan Brigg pour ses idées et
pour l'édition.