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les amis de la terre international

Vers des économies durables :
contre la mondialisation économique néolibérale

Résumé

Les Amis de la Terre International (FoEI) est une fédération d'organisations indépendantes de 66 pays d'Afrique, d'Asie, d'Europe, d'Amérique latine et d'Amérique du Nord. Le programme de FoEI sur le commerce, l'environnement et la durabilité (TES – Trade, Environment and Sustainability), établi en 1992, est coordonné par les groupes membres de FoEI de chaque continent, qui sont également responsables de la politique adoptée et de la stratégie appliquée.

Ce document est le résultat d'un dialogue qui a duré deux ans, entre des membres de FoEI qui vivent des situations économiques et politiques très différentes, dans le Nord, le Sud, l'Orient et l'Occident. Nous espérons qu'il contribuera utilement à un débat public constructif sur l'avenir de nos économies.

Les Amis de la Terre International (FoEI) lutte en faveur de sociétés justes et durables du point de vue de l'environnement, qui soient en mesure de répondre aux besoins des gens. Or FoEI a compris que, pour oeuvrer dans ce sens, il était nécessaire de combattre la mondialisation économique néolibérale, qui oeuvre dans le sens contraire et empêche la durabilité.

 

La mondialisation économique néolibérale trahit les gens de beaucoup de manières différentes. Nous vivons dans un monde où l'inégalité augmente et où beaucoup de millions de personnes ne réussissent même pas à subvenir à leurs besoins élémentaires. Les forêts sont rasées, les minéraux extraits à ciel ouvert et les combustibles fossiles exploités à des rythmes absolument intenables, pour fournir des ressources naturelles à « l'économie mondiale ». La démocratie se dégrade à mesure que le pouvoir se concentre entre des mains de moins en moins nombreuses. La diversité biologique comme la diversité culturelle disparaissent à une vitesse alarmante, et les normes environnementales et sociales, si durement gagnées, sont maintenant menacées.

Si nous continuons sur cette voie, les perspectives pour la génération actuelle comme pour celles à venir ne sont guère réjouissantes. L'humanité devra lever le défi d'offrir une qualité de vie décente à une population dont on prédit qu'elle sera de dix milliards de personnes en 2050, tout en ramenant à des niveaux raisonnables les impacts sur l'environnement. La mondialisation économique néolibérale augmente la portée de ce défi. Pourtant, la réponse officielle est que « c'est la seule possibilité ».

FoEI n'est pas d'accord avec cela. Pour commencer, la théorie qui sous-tend l'économie néolibérale est dépassée. La facilité croissante avec laquelle les capitaux peuvent être déplacés autour du monde fait que beaucoup de pays aient des difficultés à retenir ou à attirer les investissements nécessaires. Des entreprises grandes et influentes sont en mesure de pousser les gouvernements à court d'argent à jouer les uns contre les autres, de profiter de concessions fiscales et de faire baisser la barre des réglementations environnementales et sociales partout dans le monde. La demande croissante de ressources limitées est à présent une contrainte significative, et il est devenu évident que la richesse ne « finit pas par atteindre » automatiquement les pauvres, comme on disait auparavant. Tout compte fait, la mondialisation économique néolibérale fait que certains gagnent mais que beaucoup d'autres perdent, au lieu de gagner tous, comme ses défenseurs l'affirmaient.

Les dimensions du problème sont peut-être intimidantes, mais un avenir différent, démocratique, équitable et durable est possible. Néanmoins, nous devons aller droit à l'essentiel et reconsidérer ce que nos économies devraient faire, quels processus décisionnels et normatifs seraient les plus appropriés, et quel type d'information économique est nécessaire. Les recommandations de FoEI sont les suivantes :

Virer de bord : fixer de nouveaux objectifs économiques

Un système économique crédible et productif devrait avoir pour but la satisfaction des besoins des gens par une utilisation équitable et durable des ressources limitées de la planète. L'éradication de la pauvreté, la durabilité sociale et culturelle, l'équité intergénérationnelle et la dignité humaine doivent être les principaux objectifs économiques. Il faut gérer les niveaux de production et de consommation, tout en prévoyant indispensablement un traitement spécial et différentiel pour les pays et les peuples appauvris.

Il ne suffit plus de maximiser tout simplement le PIB. Pour atteindre ces objectifs, les sociétés du XXI e siècle ont besoin de politiques économiques sophistiquées, nationales et internationales, qui favorisent un niveau optimal d'activité économique et qui soient fondées sur des principes clés adoptés à l'échelon international :

•  le respect des droits de l'homme ;

•  le respect de la diversité des systèmes biologiques, culturels et économiques ;

•  la subsidiarité économique et politique ;

•  l'équité au sein des générations et entre les générations, la redistribution du contrôle des ressources telles que les terres, et le remboursement de la dette écologique ;

•  la responsabilité démocratique et la transparence des gouvernements, des entreprises et des autres organisations, le droit du public à l'information et l'accès des citoyens à la justice ;

•  le principe du pollueur-payeur, la responsabilité légale et la réparation ;

•  le respect de critères élevés à l'égard de l'environnement, la santé, la sécurité, la société et le travail ;

•  le principe de précaution.

La diversité est inhérente à la durabilité, et cela s'applique à l'économie comme à tout autre domaine. Les pays et les communautés devraient avoir la possibilité de choisir les mécanismes économiques qu'ils considèrent comme les mieux adaptés à leurs besoins économiques, sociaux, culturels et environnementaux à un moment donné. Ces décisions devraient être prises dans le but d'optimiser l'activité économique et de maintenir un certain degré d'autonomie, de manière à encourager le développement d'économies fortes et diverses, capables de supporter les chocs de l'extérieur et de s'y adapter.

D'autre part, la prise de décisions devrait incomber à la base, en application du principe de la subsidiarité économique (c'est-à-dire au niveau approprié le plus bas). Il serait également avantageux que les décisions soient prises à plusieurs niveaux, car cela permettrait d'introduire des vérifications et des équilibres entre les organes décisionnels, réduisant ainsi la possibilité d'abus de pouvoir dans une sphère déterminée.

Être perspicace : mesurer avec exactitude le bien-être économique

Nous devons adopter une démarche beaucoup plus sophistiquée pour mesurer notre bien-être économique. En particulier, nous devons reconnaître et évaluer honnêtement notre travail, et inclure dans les prix au consommateur les coûts environnementaux et sociaux réels.

Le PIB, tel qu'il est calculé à l'heure actuelle, ne mesure pas la qualité de vie, le progrès social, l'éradication de la pauvreté, le développement humain ni la qualité de l'environnement ; des rôles sociaux importants, dont la garde des enfants et des vieillards ou le travail ménager, ne se voient accorder en général aucune valeur économique ; les subsides au transport signifient que des formes de production et de commerce fortement polluantes et destructrices de l'habitat sont choisies à la place de la production et du commerce locaux.

Prévoir l'avenir : restreindre l'utilisation des ressources et éviter les conflits

Beaucoup de ressources naturelles sont déjà gravement surexploitées. En fait, si la population du monde entier se mettait à consommer autant que certaines populations du Nord, nous aurions besoin de huit planètes au moins pour obtenir les ressources qu'il nous faudrait d'ici à 2050.

Des changements significatifs des modèles de production et de consommation (qui, à leur tour, exigent des accords internationaux effectifs et prévoyants) sont nécessaires pour que l'utilisation des ressources descende à des niveaux raisonnables pour la santé et le bénéfice à long terme de tous. Néanmoins, ces changements doivent prendre en compte et combattre la sous-consommation, essentiellement dans le Sud.

Il est absolument indispensable d'adopter le principe de « réduire, réutiliser et recycler » pour augmenter l'efficacité et diminuer l'utilisation de ressources dans le Nord. Pourtant, pour atteindre des niveaux durables d'utilisation des ressources tout en continuant de fournir les ressources nécessaires à une consommation accrue de la part des pauvres, les nations devront mettre en place également une gestion de la demande et des stratégies de suffisance.

La réduction de l'utilisation des ressources dans le Nord est plus susceptible que l'économie libérale d'apporter la paix et la sécurité, car elle diminue la concurrence pour ces ressources ; elle a en outre le potentiel de créer des taux d'emploi plus élevés.

Partager les ressources : éradiquer l'inégalité et la pauvreté

Les politiques économiques actuelles, comme celles que prônent la Banque mondiale et le FMI, redistribuent en fait les ressources en les faisant passer des pauvres aux riches, aggravant ainsi la pauvreté et l'inégalité. Le remboursement de la dette, en particulier, a eu l'effet d'un « Robin Hood à l'envers », transférant l'argent des pays pauvres vers les riches créditeurs du Nord, en dépit du fait que les pays riches importateurs ont contracté à l'égard des pays du Sud une dette écologique qui dépasse de loin la dette financière officielle de ces derniers (par l'accès prolongé à des ressources sous-évaluées).

Cette redistribution doit être inversée, de manière à retrouver un équilibre, grâce auquel l'accès aux ressources et les bénéfices découlant de l'utilisation de ces ressources seront distribués équitablement à l'intérieur des pays, d'une région à l'autre et entre les gens. La dette financière doit être annulée, et l'accès aux ressources, à une vie saine et à un environnement salutaire devraient être considérés comme des droits de l'homme.

Changer de priorités : investir dans l'économie réelle

Les politiques qui encouragent la stabilité économique (et qui contribuent ou, du moins, ne portent pas atteinte à la durabilité en général) doivent être un élément indispensable des économies durables. Les nations doivent être en mesure de contrôler et de diriger les mouvements de capitaux, en favorisant les investissements stables et nécessaires dans l'économie de production réelle, plutôt que dans l'économie de l'argent « virtuel ». La sélection des investisseurs étrangers, les conditions de performance décidées localement, la préférence pour les entreprises locales et le contrôle des investisseurs intérieurs – le tout en vue de promouvoir l'économie durable – devraient être la norme.

Rééquilibrer le commerce : revigorer les économies locales

Bien qu'un certain niveau de commerce international soit peut-être inévitable et même souhaitable, la clé pour répondre aux besoins élémentaires des peuples réside dans des économies et des communautés saines et durables. Or, elles sont à présent corrodées par le néolibéralisme.

 

Il existe un besoin évident de rééquilibrer le commerce, en réduisant l'importance du commerce international, en accordant davantage la priorité au commerce régional et local (et aux petites et moyennes entreprises) et en favorisant une plus grande autonomie locale. Les économies et les communautés locales doivent être revigorées. Les gens doivent avoir le droit, par l'intermédiaire de gouvernements démocratiquement élus, de renforcer la protection de leur environnement local et national, de promouvoir des activités économiques durables et de faibles dimensions, et d'exercer le contrôle de leurs ressources naturelles communes. Cela implique de mettre fin au développement orienté à l'exportation imposé de l'extérieur.

En outre, les normes commerciales nationales, régionales et internationales ne devraient pas piétiner les lois destinées à protéger les communautés locales, l'environnement et la santé publique.

Cela ne veut pas dire que toutes les décisions doivent être prises localement. L'application des notions de subsidiarité économique et de démocratie économique devrait compter une contribution accrue du niveau local, favoriser l'existence d'économies diverses et permettre des vérifications et des rééquilibrages susceptibles de décourager les abus de pouvoir à un niveau déterminé.

Réglementer les entreprises, réduire leur influence

Si les objectifs de l'économie mondiale étaient modifiés dans le sens suggéré par ce document de position, le rôle et la nature même des entreprises changeraient aussi. Elles seraient censées contribuer, d'une manière générale mais aussi grâce aux réglementations et aux stimulations internationales et nationales, à la réalisation d'une série d'objectifs. Elles seraient appelées à contribuer à la génération de niveaux optimums d'activité économique et à appliquer des critères élevés en matière de société et d'environnement (dont la minimisation de l'exploitation des ressources, la réduction des taux de pollution, l'application de normes de travail exigeantes et la défense de l'égalité des genres). Elles devraient être responsables à l'égard des citoyens. De même, la modification de la mesure du bien-être économique pousserait les gouvernements à faire en sorte que les entreprises répondent à ces objectifs.

Aussi bien les entreprises locales que celles qui prévoient d'opérer dans un territoire étranger devraient être obligées d'adhérer aux principes suivants : 1) le consentement préalable et bien informé, obtenu en application des procédures communautaires, de la population qui sera affectée par le projet ou l'activité de l'entreprise ; 2) l'analyse des impacts sur la société et l'environnement ; 3) la responsabilité légale, financière et pénale du nettoyage et de la réhabilitation de l'environnement et du contrôle de la pollution ; 4) le paiement de redevances aux communautés habitant les lieux d'où l'entreprise extrait les ressources ; 5) les droits des communautés contre le déplacement social, culturel, physique et économique provoqué par un projet d'entreprise ; 6) le respect des droits de l'homme et de normes environnementales et sociales élevées (y compris dans le domaine du travail).

Il est indispensable que la compétitivité internationale cesse d'être l'objectif dominant des décideurs ; elle devrait être remplacée par les objectifs ci-dessus mentionnés. La compétitivité ne doit être qu'un objectif parmi bien d'autres qui sont essentiels, et elle doit être réglementée, en partie par l'introduction de lois internationales antitrust qui empêchent le développement de cartels et d'autres pratiques anti-compétitives.

Ouvrir les portes : assurer la transparence et la démocratie

La création d'économies démocratiques et durables est un objectif ambitieux, qui ne peut être atteint qu'en veillant à ce que les politiques internationales reflètent réellement les espoirs et les aspirations des peuples pour une société juste et équitable, à l'échelon national comme au plan mondial. Pour y parvenir, la décentralisation politique est essentielle. Il sera absolument nécessaire de faire en sorte que les nations et les communautés soient les principaux décideurs, que tous les organes de décision pertinents – qu'ils soient locaux ou internationaux – soient authentiquement représentatifs et participatifs, et que les gens aient la possibilité réelle de participer aux décisions en matière d'économie.

D'autre part, il est juste que les gouvernements négocient les accords internationaux au nom de leurs citoyens. Pourtant, les gouvernements devraient être pleinement responsables de leurs actes et, pour que cela soit possible, il faut qu'on puisse déterminer quels sont ces actes. La transparence interne et externe du commerce intergouvernemental et d'autres négociations similaires doit être considérablement améliorée.

Actualiser l'infrastructure, reformuler les normes, réformer les institutions

Les éléments régionaux et internationaux d'un commerce rééquilibré exigeront un ensemble réel et effectif de règles et d'accords sur le commerce multilatéral, fondés sur les nouveaux objectifs économiques, qui devront s'intégrer à la législation non commerciale et la compléter, sans pour autant la détruire ; ils requerront aussi d'adopter à l'échelon international une législation portant sur les questions non économiques qui y sont liées, telles que l'équité et la consommation et la production durables.

Les institutions financières et commerciales régionales et internationales devraient être pleinement intégrées aux Nations unies ; le mode de fonctionnement de la Banque mondiale et du FMI devraient changer pour s'aligner sur les politiques économiques durables ; les traités multilatéraux sur l'environnement, le développement, la santé, le travail et les droits de l'homme devraient prévaloir sur les traités commerciaux.

Finalement, la coopération gouvernementale est indispensable pour atteindre ces objectifs ambitieux. Les gouvernements devraient donc être stimulés à coopérer. Les encouragements et les sanctions devraient toujours figurer dans les traités multilatéraux ; au moment de formuler et de mettre en oeuvre les politiques intérieures, les gouvernements devraient avoir la responsabilité morale de protéger l'environnement et de promouvoir la santé, si ces politiques risquent d'avoir des effets indésirables sur d'autres pays. Les tribunaux internationaux devraient être mandatés pour régler les différends dans ce domaine, sur la base de principes convenus.

Pour plus d'information sur les impacts du libre commerce, voir The World Trade System: how it works and what's wrong with it , et The World Trade System: winners and losers, a resource book , disponible à l'adresse: http://www.foe.co.uk/campaigns/sustainable_development/publications/trade/ .

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