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“Il n’est pas question que nous vendions notre mère la terre. Le faire équivaudrait à abandonner notre mission de collaborer avec les esprits pour protéger le coeur du monde, qui alimente et donne vie au reste de l’univers. Ce serait aller à l’encontre de notre propre origine, et de celle de tout ce qui existe .” Déclaration du peuple U’wa de Colombie, août 1998.

“Les négociations avec les compagnies transnationales sont toujours désavantageuses pour notre pays. Ce sont elles qui en fixent les conditions économiques. Nous, en tant que communautés autochtones, nous avons tout perdu: notre terre, notre capacité de négociation, notre culture, notre sécurité. Nous ne gardons qu’un environnement endommagé et des ressources naturelles épuisées.” Armando Valbuena Wouriyu, Organisation nationale indigène de Colombie, 2003.

Avant l’installation de la mine, notre vie était vraiment belle. Le fleuve où nous buvons, où nous nous lavons et faisons la lessive était toujours naturellement clair. L’air que nous respirions était naturellement frais, et les routes sans poussière. Mais maintenant, depuis le début de la mine mon peuple a été détruit. Leurs vies et notre environnement, nos arbres, rivières et animaux n’ont pas bonne mine comme avant. Les autochtones, femmes, enfants, parcourent de longues distances cherchant de l’eau douce pour boire, de la nourriture pour manger, et des matériaux pour se faire un abri .” Femme autochtone qui habite près de la tristement célèbre mine Ok Tedi, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, qui reçut l’appui de la société australienne de crédit à l’exportation EFIC. Elle ne souhaite pas être identifiée car elle craint pour sa sécurité.

Les témoignages fournis par les communautés concernées portent à réflexion. En effet, ils prouvent, documents à l’appui, que bien des projets financés par les IFI, plutôt que de contribuer à la création de sociétés pacifiques, équitables et soucieuses de l’environnement, intensifient les conflits sociaux et provoquent des désastres environnementaux. La pollution généralisée de la terre, de l’air et de l’eau prive les gens de leurs moyens de vie et nuit à leur santé. De surcroît, les activités pétrolières et minières s’accompagnent souvent de graves violations des droits de l’homme.

Un mouvement mondial grandissant demande la reconnaissance de ces impacts négatifs accumulés, que l’on appelle parfois ‘la dette écologique’. Dans le contexte des industries extractives, la dette écologique se réfère au pillage des combustibles fossiles et des ressources minérales par les pays industrialisés, qui laisse une traînée de forêts dégradées, d’air et d’eau pollués, de communautés divisées et de diversité biologique diminuée. Les gouvernements responsables et les institutions financières internationales doivent reconnaître leur dette écologique, réhabiliter les sites qu’ils ont endommagés ou compenser leurs habitants, et modifier leurs activités futures.

le financement de la perte de la subsistance

Tout au long de leurs opérations, les industries extractives font porter un lourd fardeau à leur entourage. La terre, l’eau, l’air et la nature s’en retrouvent pollués, par les déchets chimiques, les déversements d’effluents, le brûlage de gaz, la production de poussière et les dépotoirs.

Les déversements de pétrole, d’eaux résiduelles et de produits chimiques sont parmi les accidents environnementaux les plus graves. Ils résultent souvent du fait que les compagnies sacrifient les mesures de sécurité pour baisser leurs coûts, et mettent ainsi les gens et l’environnement dans un danger extrême. Entre 1998 et 2000, trois fuites de produits chimiques se sont produites dans la mine d’or de Kumtor, dans la république de Kirghiz, en Asie centrale. Les déversements ont empoisonné plus de 3 000 personnes, et le nombre de ceux qui en sont morts reste encore à déterminer. Les autorités de Kumtor et la Société financière internationale de la Banque mondiale refusent de divulguer l’étendue des dégâts causés par un tel désastre. Les personnes qui habitent à proximité des mines sont hantées par le manque d’accès à l’eau potable, les effets sur les récoltes et la maladie des animaux. Et ces menaces à leur subsistance ne disparaissent pas une fois les opérations terminées. Lorsqu’un projet pétrolier, minier o gazier est fermé, il laisse derrière lui les terres contaminées, les sources d’eau polluées et les forêts rasées.

Dans les communautés minières, ce sont en général les femmes qui subissent les pires effets de la pollution des ressources naturelles dont les activités extractives s’accompagnent inéluctablement. Les femmes, souvent responsables de nourrir leur famille par l’agriculture ou la cueillette de produits forestiers, se voient systématiquement privées de leur rôle économique traditionnel lorsque les ressources naturelles sont contaminées ou ne sont plus disponibles. En particulier, elles souffrent davantage de la pollution de l’eau, en raison de la part de cet élément essentiel dans la routine ménagère quotidienne. En outre, les femmes ont peu de chances de contrôler ou d’accéder aux avantages financiers qui découlent de l’exploitation des réserves minérales ou pétrolières. De ce fait, elles deviennent dépendantes du salaire des hommes, qui ont plus de possibilités de trouver du travail dans la mine ou dans les puits. Mais les hommes tombent souvent dans le piège de l’alcool et du jeu. Au bout du compte, les femmes perdent leur pouvoir de décision, et le foyer dispose de moins d’argent pour la nourriture et ses autres besoins. Les études de cas présentées dans cette publication et ailleurs illustrent bien le problème de la destruction des ressources naturelles. Par exemple, la contamination et la disparition des poissons autour de l’emplacement d’une mine sont un phénomène courant. Au Laos, où la société minière Oxiana exploite actuellement la mine d’or de Sepon, avec l’appui probable de la Banque interaméricaine d’investissement, on jette du mercure dans les rivières qui se jettent dans le Nam Kok. Les pêcheurs locaux craignent l’empoisonnement par le mercure, et se plaignent d’une diminution considérable de la variété et du volume de poissons (voir étude de cas en page 12).

Un autre exemple est celui de l’eau en bouteille en provenance de la réserve de Borjomi. Il s’agit là d’un des produits d’exportation les plus importants de la Géorgie. Or, les gens des lieux ont des craintes bien fondées que l’oléoduc Baku-Tbilissi-Ceyhan, qui va traverser la zone et que plusieurs institutions financières internationales ont récemment décidé d’appuyer, va polluer leurs sources d’eau minérale (voir étude de cas en page 38).

Les communautés se défendent. La lutte à Tambogrande est un exemple de conflit d’intérêts entre une communauté agricole et une société d’extraction d’or. En 1950, la vallée de San Lorenzo, au Pérou, avait reçu une subvention de la Banque mondiale pour un projet d’irrigation qui, depuis, a transformé le désert en une terre fertile qui nourrit 20 000 personnes avec sa production de mangues et de limes. L’ironie de la chose est que la même Banque mondiale a récemment été sollicitée par une société minière canadienne pour l’installation d’une mine d’or à ciel ouvert, à base de cyanure, en plein milieu de la vallée. Ce projet, que l’on appelle la Mine d’or de Tambogrande, aurait une valeur de 240 millions de dollars US et une durée de vie de dix ans. Conscients des dangers probables pour leur société et leur environnement, les agriculteurs et les résidents sont en train de résister farouchement à la mine d’or proposée, au moyen de référendums, barricades et manifestations.3

le financement du danger et de la mauvaise santé

Les industries extractives figurent parmi les plus périlleuses du monde. Les travailleurs y sont constamment exposés à des produits chimiques dangereux, des explosifs, des équipements lourds, du bruit, de la poussière et des déchets toxiques, souvent sans être informés des risques qu’ils courent. Cette situation est particulièrement dangereuse pour les femmes enceintes, qui sont très vulnérables au bruit et à la pollution. Beaucoup de travailleurs sont morts dans des explosions, des effondrements, des éboulements et des inondations. Certaines compagnies ne fournissent pas à leurs ouvriers un équipement de protection approprié (bottes, gants, lunettes, casques, etc.), et les postes dans les mines sont souvent peu sûrs, mal payés, et ne bénéficient pas d’assurance ni d’indemnité pour travaux dangereux. Un effet collatéral des industries extractives est l’accroissement pour les femmes du risque de VIH/SIDA et autres maladies sexuellement transmissibles. En effet, les activités d’extraction et de construction attirent dans la région de nouveaux travailleurs, souvent des hommes jeunes. La conduite déréglée, les incidents liés à la consommation d’alcool, les jeux de hasard et la violence contre les femmes sont monnaie courante autour de ces activités. En outre, le bouleversement social et la perte des moyens de vie poussent à la prostitution les femmes et même des filles très jeunes (voir étude de cas en page 22). Beaucoup d’entre elles ne savent pas comment se protéger contre les maladies sexuellement transmissibles qui, en conséquence, se répandent très rapidement. L’incidence du SIDA, par exemple, monte en flèche dans beaucoup de villes minières. Malgré cela, les institutions financières internationales n’ont aucune directive sur la prévention de cette maladie.

le financement de la militarisation et des violations des droits de l’homme

La participation des institutions financières internationales dans les industries extractives est souvent associée à l’instabilité économique et politique, à la corruption de fonctionnaires du gouvernement, aux régimes dictatoriaux et aux violations des droits de l’homme. Sous prétexte que leur rôle n’est pas politique, les IFI ne tiennent pas compte de ce genre de situations, et n’ont pas de normes sur les droits de l’homme pour les guider dans leur action. Pourtant, il est fréquent dans ces pays que les projets d’extraction attisent les tensions sociales et déclenchent des conflits armés en raison de la course forcenée qu’ils déclenchent pour le contrôle des ressources et des profits. Les régimes autoritaires et les dictatures ont toujours appuyé les industries extractives, et réciproquement. L’embauche d’unités paramilitaires ou de personnels de sécurité entraîne des abus et des violations des droits de l’homme, et intensifie le conflit armé existant. Là encore, les IFI n’ont aucune directive sur la sécurité et les droits humains, et déclarent en revanche que leur caractère apolitique les empêche de modifier ce genre de situations.4

Un cas actuel et flagrant de violations des droits de l’homme en relation à l’industrie minière est celui de l’île de Mindoro, aux Philippines, où les activistes d’opposition, considérés comme des extrémistes politiques, sont la cible des opérations militaires. Au cours des deux dernières années, plus de 20 leaders communautaires et activistes des droits humains et de l’environnement, qui s’opposaient aux projets miniers, ont été brutalement assassinés.5 Le gouvernement philippin n’a pas ordonné d’enquête indépendante sur la mort de ces leaders (voir page 10).

le financement de l’exclusion des peuples autochtones

Les peuples autochtones sont particulièrement vulnérables aux activités extractives, car celles-ci bouleversent leur culture, qui est la base véritable de leur survie. Les styles de vie des peuples autochtones sont enracinés dans des traditions étroitement liées aux cycles de la nature environnante, et transmises de génération en génération. Les activités des entreprises minières et d’extraction d’hydrocarbures, en détruisant les forêts, en dégradant la terre, en empoisonnant l’air et l’eau et en effaçant leur identité culturelle, brisent ces liens et mettent les peuples autochtones au bord de l’extinction physique. L’imposition de mines, de puits de forage et d’oléoducs dans les territoires autochtones viole la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail sur les Peuples indigènes et tribaux. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, par exemple, l’introduction de l’argent dont s’est accompagnée l’arrivée des sociétés minières a entraîné un changement fondamental des rapports sociaux. Auparavant, les gens utilisaient un système de sécurité sociale basé sur la gratuité des biens et des services, étant entendu que ceux-ci seraient restitués lorsque cela deviendrait nécessaire. L’échange d’argent, en remplaçant l’échange de biens, met brusquement fin aux transactions personnelles, et dans certaines sociétés non monétaires le système traditionnel de sécurité est en train de se dévaluer rapidement, à mesure que les opérations minières gagnent du terrain (voir étude de cas en page 30). Faute de reconnaître les rapports spirituels et religieux des gens avec leur environnement, les compagnies bouleversent un système culturel fondé sur le respect des arbres, de la terre et de l’eau. Elles prives ces gens de leur dignité et les condamnent à une existence d’humiliation et de pénurie permanentes.

le financement du changement climatique

En vue d’éviter que le changement climatique atteigne des niveaux dangereux, beaucoup de pays se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre en signant le Protocole de Kyoto et d’autres accords internationaux. Or, ces mêmes pays continuent de subventionner l’extraction de combustibles fossiles, par l’intermédiaire de leurs institutions financières internationales. Une telle incohérence mérite une réaction immédiate.

Le changement climatique est une menace directe pour des millions de personnes. Les phénomènes météorologiques extrêmes, la propagation de maladies exotiques et les inondations vont nous atteindre tous. Des réfugiés environnementaux parcourent déjà la planète, à la recherche d’un endroit plus sûr pour vivre. La population entière de l’île Tuvalu, au Pacifique, qui sera l’une des premières à être couverte par les eaux et subit déjà l’envasement de ses fleuves, a demandé asile à la Nouvelle- Zélande. Du point de vue de la justice climatique, les pays riches devraient sérieusement réduire leurs émissions de combustibles fossiles.

Or, à l’encontre des objectifs accordés dans les traités internationaux sur l’environnement, les IFI continuent de donner leur appui au secteur des énergies fossiles. D’après l’Institut des ressources mondiales, entre 1994 et 1999 la production d’électricité à base d’hydrocarbures et le développement des industries pétrolière et gazière avaient compté pour 40% dans le commerce et le financement de projets dans les pays en voie de développement.6 A lui seul, le groupe de la Banque mondiale avait fourni 24 milliards de dollars US pour la production d’énergie d’origine fossile entre 1992 et la fin 2002.7

Une fois brûlé, le pétrole transporté par l’oléoduc de Baku-Tbilissi- Ceyhan (BTC) dans la région caspienne rejettera dans l’atmosphère, d’après les estimations, 185 millions de tonnes de dioxyde de carbone. Cet oléoduc si controversé a déjà reçu, fin 2003, des fonds de la Banque mondiale et de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, et d’autres IFI vont probablement lui apporter son soutien (voir étude de cas en page 38).

Pour que le Pérou puisse recevoir des prêts du Fonds monétaire international, la condition préalable avait été, dans les années 90, d’octroyer une concession pour le projet. A présent, l’activité s’accélère afin de respecter la date d’exécution fixée pour le mois d’août 2004. Des entreprises dirigées par la société argentine PlusPetrol, dépourvues de toute expérience et précédées d’une réputation environnementale médiocre, se sont lancées dans la construction, sans montrer ni la volonté ni la capacité d’éviter les graves impacts sociaux et environnementaux qui atteignent maintenant la population locale dans son ensemble. La supervision gouvernementale est faible, et les financiers du projet semblent incapables et peu désireux d’appliquer les normes internationales pour enrayer la dévastation.

L’extraction de métaux contribue elle aussi grandement au changement climatique, en raison du volume exorbitant d’énergie qu’elle consomme. Les secteurs miniers péruvien et tanzanien, dévoreurs d’énergie, ont déjà provoqué des déficits d’électricité et l’augmentation des importations dans ce domaine, déséquilibrant d’autant la balance de paiements des deux pays.8 Un autre exemple du même genre est celui du gazoduc West Africa Gas Pipeline, qui transportera le gaz du Nigeria à travers le Bénin et le Togo pour alimenter les mines d’or du Ghana (voir étude de cas en page 34).

Une telle tendance doit être renversée. Les gouvernements devraient respecter leurs engagements et combattre le changement climatique en retirant leur appui aux industries extractives et en le rapportant sur les sources d’énergie renouvelable destinées à alimenter des sociétés durables.

 

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