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Les institutions financières
internationales (IFI) sont des banques
multilatérales de développement et des
sociétés de crédit à l’exportation qui
offrent des prêts, des investissements et
des garanties à des projets et programmes
dans le but déclaré d’aider les pays en
voie de développement à atténuer la
pauvreté et à atteindre un développement
durable. Les fonds nécessaires proviennent
des pays membres, qui investissent dans les
opérations de ces banques les deniers
publics de leurs budgets pour le
développement. La mission des banques
multilatérales de développement est
d’éradiquer la pauvreté et de contribuer au
développement durable, tandis que les
sociétés de crédit à l’exportation ont été
établies pour aider les compagnies des pays
industrialisés à faire des affaires dans
les pays en voie de développement et les
marchés émergents. Toutes les IFI sont des
institutions publiques et, en tant que
telles, devraient placer leur argent dans
des biens publics, en application des
engagements pour la durabilité pris par les
pays qui les gouvernent.9
Les institutions financières
internationales financent depuis des
décennies l’industrie minière et
l’exploitation des combustibles fossiles.
Entre 1995 et 1999, les IFI ont canalisé
vers le secteur des industries extractives
environ 55 milliards de dollars US.10 Alors
qu’à l’origine elles appuyaient surtout les
initiatives dirigées par les Etats, elles
se tournent de plus en plus vers le
développement du secteur privé.
“Le projet constituera une réelle
avancée pour le pays [le Tchad] car il
offrira une occasion unique de développer
l’économie et, partant, de créer les
conditions d’une stabilité politique à long
terme. Les avantages directs du projet en
termes d’augmentation des recettes fiscales
et des revenus en devises sont substantiels
pour le Tchad. [...] Pour ce qui concerne
le Cameroun, le projet aura également des
conséquences similaires directes sur le
développement et générera des recettes
annuelles moyennes correspondant à quelque
3% des recettes budgétaires actuelles du
pays. En outre, le projet aura un effet
catalyseur sur la croissance des
entreprises locales dans les deux pays, ce
qui se traduira par un accroissement de
l’activité économique, et procurera
d’autres avantages indirects [...].”
La Banque européenne
d’investissement, lors de l’approbation
d’un prêt de 144 millions de dollars US
pour l’oléoduc Tchad Cameroun en juin
2001.
“Maintes et maintes fois, les profits
tirés des ressources naturelles ont financé
les avions et les palais présidentiels et
consolidé la corruption officielle, tout en
produisant très peu de bénéfices
économiques durables. Des pays dont les
ressources naturelles abondantes leur
procurent des revenus d’exportation
exceptionnels, tels que le Nigeria, le
Venezuela, la Birmanie et la Zambie, n’ont
pas réussi à avancer du point de vue
économique ; en fait, dans plusieurs cas
ils ont rétrogradé.”
Lawrence
Summers, ministre des Finances des
Etats-Unis, s’adressant au Conseil des
Affaires étrangères, mars
1999.
secteur public: pour attirer de sales
affaires
Les institutions financières
internationales ont joué un rôle-clé dans
la mise en place des programmes de
développement de beaucoup de pays du monde.
Elles exercent une lourde pression sur les
gouvernements pour qu’ils adoptent des
mesures d’ajustement structurel visant la
libéralisation et la dérégulation des lois
nationales sur l’investissement. L’objectif
de ces mesures est d’encourager
l’investissement privé. L’application des
recommandations d’ajustement structurel est
souvent une condition préalable pour
obtenir l’approbation d’autres prêts des
IFI. Parmi les normes concrètes dictées par
les IFI figurent l’élimination des
restrictions relatives à la propriété
étrangère et aux royalties, le plein accès
au ressources, la réduction des tarifs et
des taxes, et l’assouplissement des normes
environnementales et sociales. Parfois
même, le paquet de mesures d’ajustement
structurel inclut l’obligation pour les
pays d’extraire leurs ressources
naturelles. Dans le cas de l’oléoduc de
brut lourd en Equateur, et du projet gazier
Camisea au Pérou, les IFI ont établi comme
condition que l’on octroie à des sociétés
étrangères des concessions pour
l’exploitation du pétrole et du gaz (voir
page 16).
“L’expérience de BHP Billiton est que le
Groupe Banque mondiale a toujours fait
entendre la voix de la raison dans les
périodes difficiles.” Apport de BHP
Billiton à l’évaluation des industries
extractives de la Banque mondiale en
octobre 2002, faisant l’éloge du rôle joué
par la Banque pour faciliter
l’investissement en Algérie, Argentine,
Indonésie, Mozambique et Papouasie-
Nouvelle-Guinée.
un modèle de développement manqué
Ces paquets combinés de mesures de
dérégulation, privatisation et
libéralisation ont provoqué dans de
nombreux pays la multiplication d’activités
non réglementées dans le domaine des
industries extractives, diminuant d’autant
la capacité de ces pays de protéger leur
environnement, les droits de leurs
travailleurs et les moyens de vie de leurs
habitants.
D’une manière générale, les mesures de
libéralisation visent à créer un climat
favorable à l’investissement pour les
sociétés transnationales. Les compagnies
pétrolières et minières ne sont pas souvent
étrangères à l’élaboration de prescriptions
de ce genre pour leurs pays d’accueil. En
Colombie, le gouvernement a fait appel à un
cabinet d’avocats privé, Martines Cordoba,
pour la rédaction du code minier national,
en passant outre aux règles et procédures
établies pour les contrats publics. Il a
été révélé plus tard qu’il s’agissait des
mêmes avocatsconseils de Semex, une
compagnie mexicaine de production de
ciment, et de la compagnie d’extraction de
gaz Santa Fe, propriété du président (voir
étude de cas en page 8).
Alors que ces mesures sont censées aider
les pays pauvres à attirer l’investissement
étranger direct et à générer des revenus
qui retomberont progressivement sur les
pauvres, plusieurs décennies d’expérience
ont montré qu’un tel modèle de
développement est périmé. Les économistes
ont remarqué que les pays dotés de
ressources naturelles abondantes tendent à
être moins performants au plan économique
que ceux qui n’ont pas de telles richesses.
Ce phénomène, que l’on appelle ‘la
malédiction des ressources’, a été observé
dans des études de croissance comparatives.
Une analyse dirigée par les économistes
Jeffrey Sachs et Andrew Warner et portant
sur 97 pays a conclu que les pays dont la
part des exportations de ressources
naturelles dans le PIB était très forte
avaient tendance à se développer plus
lentement que les pays où ces ressources
avaient un rôle économique moins
important.11 D’autre part, du fait de leur
dépendance des matières premières, les pays
deviennent plus vulnérables aux risques
extérieurs, et en particulier aux
fluctuations des prix.12 La Banque mondiale
elle-même a conclu que “les pays avec des
revenus substantiels de l’activité minière
ont des résultats moins bons que d’autres
qui ont moins de revenus dans ce
domaine.”13
Les institutions financières
internationales exagèrent souvent le rôle
historique des industries extractives dans
l’évolution des pays du Nord, afin de le
présenter comme un modèle pour les pays en
voie de développement. Pourtant, des pays
tels que les Etats-Unis, l’Australie et le
Canada n’étaient pas aussi dépendants de
l’industrie minière, au XIXe siècle, que le
sont aujourd’hui beaucoup de pays en
développement. Dans les pays mentionnés,
l’activité extractive s’accompagnait d’un
processus d’industrialisation qui incluait
la transformation de l’infrastructure et
des institutions financières, éducatives et
politiques, ce qui n’est pas souvent le cas
à l’heure actuelle dans les pays miniers.
En outre, dans les pays du Nord l’industrie
minière était étayée par de grands marchés
intérieurs bien protégés, tandis que les
ressources que l’on extrait aujourd’hui
sont généralement exportées au lieu de
rester dans les pays où elles ont été
trouvées.14
tout s’envole, rien n’en retombe
Les investissements des IFI dans
l’industrie extractive n’améliorent pas non
plus les performances des pays hôtes dans
le domaine du développement humain. En
effet, la dépendance du pétrole et des
minéraux est fortement liée à des
conditions extraordinairement mauvaises
pour les pauvres. Par exemple, les pays
dépendants des mines ont souvent des taux
élevés de pauvreté et d’inégalité des
revenus. Dans les sociétés dépendantes du
pétrole la malnutrition infantile est
élevée et la dépense en soins de santé est
faible, ainsi que la scolarisation des
enfants et l’alphabétisation des adultes.15
Alors que les IFI insistent qu’elles
peuvent aider les pays à gérer les revenus
des industries extractives de manière à
assurer la plus large distribution des
bénéfices, une étude menée par le
département d’évaluation des opérations de
la Banque mondiale a trouvé que le rôle de
la Banque n’était que “modérément important
et efficace” au sujet des dépenses
publiques dans les pays riches en
ressources naturelles.16 On y relève que
les résultats du développement mesurés par
la Société financière internationale “ne
tiennent pas compte de la distribution des
bénéfices”. Suivant l’évaluation de la
Banque, les impacts ont été
particulièrement négatifs pour les femmes,
qui assurent un rôle très important pour la
subsistance de la famille dans beaucoup de
communautés. Cette conclusion est appuyée
par l’information recueillie par
l’évaluation des industries extractives de
la Banque mondiale, dont la version
préliminaire signale que “les projets
miniers, gaziers et pétroliers, et les
programmes de réforme structurelle proposés
par le groupe de la Banque mondiale peuvent
contribuer à marginaliser les
femmes.”17
Bien que la création d’emplois soit un
aspect fondamental de la réduction de la
pauvreté, le besoin de privatiser et
d’augmenter le rendement des opérations a
entraîné une perte considérable de postes
de travail et un mépris total des droits
des travailleurs. En Colombie, la Banque
mondiale a ordonné la liquidation du
secteur minier de l’Etat, ce qui a permis à
des compagnies qui violent gravement les
droits des travailleurs de continuer à
s’emparer des ressources du pays (voir
étude de cas en page 8).
Les institutions financières
internationales et les investisseurs
étrangers déclarent également que la
libéralisation de l’industrie permettra de
stimuler la croissance économique, en
créant des opportunités d’affaires en amont
et en aval. Or, cela ne s’est jamais
produit. La libéralisation et la
déréglementation de l’investissement
national, jointes à la protection actuelle
des industries manufacturières du Nord, ont
conspiré contre l’établissement
d’industries d’aval dans les pays
concernés. Quant à l’industrie locale en
amont, dans des secteurs tels que
l’exploration, l’établissement de projets,
l’extraction, le traitement, le transport
et la vente elle peut rarement concurrencer
les grandes compagnies étrangères. Tout
compte fait, les compagnies s’adressent le
plus souvent à des entreprises étrangères
pour leurs opérations, en amont comme en
aval.
le secteur privé et le confort
politique
Au cours des dix dernières années, les
institutions financières internationales
ont accru leur appui au secteur privé par
des prêts directs et des garanties. Les IFI
peuvent investir directement dans un projet
en participant à une joint-venture et en
achetant des actions. Comme résultat, des
millions de dollars des deniers publics,
prévus pour l’atténuation de la pauvreté et
le développement durable, ont été canalisés
vers des sociétés multinationales qui
étaient déjà riches. Ainsi, les IFI
légitiment et appuient politiquement des
opérations pétrolières, minières et
gazières. Leur soutien est également
essentiel pour mobiliser des prêts
supplémentaires du secteur privé. C’est
pourquoi le géant tristement célèbre
Anglo-American préfère ne pas voir les IFI
se retirer de l’industrie extractive, de
crainte que cela “ne réduise le nombre de
joueurs du marché des capitaux disposés à
prendre les risques inhérents au
financement de projets d’extraction à
grande échelle dans les pays en voie de
développement.”18
En théorie, une telle construction donne
aux IFI les outils nécessaires pour obliger
les investisseurs principaux à répondre de
leurs actes. Dans la pratique pourtant,
cette influence est rarement utilisée. Par
exemple, la Société financière
internationale de la Banque mondiale
affirme que sa participation dans la mine
d’or de Yanacocha, au Pérou, garantit que
le projet respecte les normes
environnementales et sociales les plus
exigeantes. Mais il suffit de jeter un
regard sur la longue liste de plaintes des
membres de la communauté à propos de la
contamination, et sur le refus de la SFI de
rendre la compagnie responsable des
maladies résultant du déversement de
mercure de la mine en juin 2000, pour
comprendre que cette responsabilisation est
illusoire (voir étude de cas en page
22).
Parmi les institutions financières
internationales, ce sont spécifiquement les
agences de crédit à l’exportation (ECA) qui
assurent les investissements et les
exportations des entreprises contre les
risques politiques et économiques, tels que
les dévaluations, les ruptures de contrat,
les nationalisations et l’instabilité
politique. Dans beaucoup de cas, il est
exigé au pays hôte de ‘contre-garantir’
l’investissement, ou de restituer à l’ECA
l’argent de l’assurance si le projet
s’effondre, auquel cas la dette extérieure
du pays s’alourdit considérablement. En
1996, les dettes relatives aux crédits à
l’exportation représentaient 24 pour cent
de l’endettement total des Etats hôtes.19
Les agences de crédit à l’exportation
australiennes et canadiennes, ainsi que la
MIGA, qui est l’agence de la Banque
mondiale chargée de l’assurance pour le
secteur privé, ont cautionné plusieurs
opérations minières risquées, dont la mine
d’or de Lihir en Papouasie-Nouvelle-Guinée
(voir étude de cas en page 30).
une courbe d’apprentissage
insuffisante
Bien que certaines institutions
financières internationales reconnaissent
que les projets dans le domaine des
industries extractives sont souvent
problématiques, elles ont très peu appris
des erreurs du passé. Elles n’ont pas
intégré la justice sociale ni
l’environnement dans leurs opérations, et
n’ont pas non plus exigé l’application des
directives existantes. Les évaluations
concernant la pauvreté et l’environnement,
lorsqu’elles ont existé, n’ont eu aucune
influence réelle sur les plans du projet,
et la supervision de celui-ci par l’IFI est
souvent laxiste, ou même inexistante.20
Face au redoublement des critiques, la
Banque mondiale a établi en 1993 un Panel
d’inspection visant à fournir une procédure
de réclamation aux personnes atteintes par
ses opérations. A sa suite, d’autres IFI
ont mis en place des mécanismes de plainte,
ou sont en passe de le faire. Pourtant,
tous ces mécanismes ont de graves défauts.
On reproche au Panel d’inspection de la
Banque mondiale la faible portée de ses
enquêtes et son impuissance à prendre des
mesures correctives. Dans une poignée de
cas seulement, les plaintes adressées au
Panel d’inspection se sont traduites par
des améliorations au niveau du projet. En
outre, les conclusions critiques du Panel
ont eu pour effet d’effrayer
l’administration de la Banque, ce qui a
entraîné une concertation des efforts pour
abaisser le niveau d’exigence de ses normes
sociales et environnementales. Or, ceci est
très problématique, puisque l’effet de
vague va faciliter que d’autres IFI
approuvent des projets et des programmes
encore plus mauvais sans même offrir des
moyens sérieux de demander
réparation.21
Le médiateur de la SFI remarquait dans
une étude récente: “On a accordé beaucoup
plus d’attention à des phrases spécifiques
des politiques de sauvegarde qu’à leurs
résultats sur le terrain.”22 En général,
les réponses des institutions financières
internationales ont été insuffisantes, et
n’ont contribué que d’une manière
négligeable à soulager les souffrances des
victimes des projets destructeurs.