l’accès à l’eau bloqué par le
financement public
“Il y a
quelques années seulement, la privatisation
était présentée comme la panacée qui allait
rajeunir les industries d’infrastructure
léthargiques et gaspilleuses et revitaliser
les économies stagnantes. Aujourd’hui, la
privatisation est autrement perçue, et
souvent de manière critique. Le scepticisme
et la franche hostilité à l’égard de la
privatisation ne sont pas l’apanage d’une
poignée de contestataires
radicaux.”
Ioannis N.
Kessides, économiste à la Banque mondiale,
juin 2004
Les institutions internationales telles
que la Banque mondiale ont été au centre de
l’avancée des entreprises pour la
commercialisation et la privatisation des
ressources naturelles et des services qui y
sont associés. De ce fait, ces ressources
sont de plus en plus difficiles à obtenir.
L’eau est sans doute en tête de liste.
La Banque mondiale, le Fonds monétaire
international et plusieurs banques
régionales se sont démenés pour promouvoir
la privatisation de l’eau dans les pays les
plus démunis et endettés, où les effets
négatifs d’une telle politique se font
sentir avec le plus de force. La
privatisation a lieu à tous les niveaux, du
captage à la distribution.
Les conditions des prêts et le soutien
financier direct des Institutions
financières internationales (IFI)
favorisent l’utilisation industrielle des
réserves d’eau. Les mines d’or, grandes
consommatrices d’eau, et les grands
barrages hydroélectriques destructeurs,
sont des exemples d’investissements de ce
genre. L’utilisation industrielle et la
contamination de grandes quantités d’eau
douce mettent en danger les réserves d’eau
pour les communautés locales. Les peuples
indigènes et les femmes en sont les plus
désavantagés, puisque ce sont eux qui
dépendent le plus de la disponibilité d’eau
pour leur subsistance et leurs
activités.
De surcroît, les banques et le FMI
insistent régulièrement sur la
privatisation des services d’eau comme
condition préalable à leurs prêts et au
soulagement de la dette. La Banque mondiale
argumente dans son site sur la toile que,
dans les pays en développement, “le secteur
privé, sous contrat avec le secteur public,
a souvent mieux réussi” que le secteur
public à assurer un service fiable
d’approvisionnement d’eau. La stratégie de
la Banque mondiale pour le développement du
secteur privé (avril 2002) désigne
explicitement les services publics comme
des secteurs ‘de pointe’ pour
l’investissement privé. Le rapport de cette
année du Panel mondial sur le financement
des infrastructures de l’eau, présidé par
l’ancien directeur général du FMI, Michel
Camdessus, exhorte les IFI à augmenter les
garanties et les subsides publics pour les
entreprises privées investissant dans les
infrastructures et la distribution de
l’eau.
L’approche des banques régionales est
semblable. La Banque asiatique de
Développement (BAsD), tout en considérant
l’eau comme un bien économique ‘vital pour
la société’, vante les vertus de la
participation du secteur privé. Elle
affirme que l’eau devrait être utilisée par
ceux qui peuvent la payer, pour ce qu’elle
appelle ‘des usages de grande valeur’. En
outre, la BAsD soutient l’établissement de
marchés pour le transfert des droits sur
l’eau.
Les politiques, les programmes et les
projets des IFI mettent en danger le droit
des gens à l’eau. Dans cette publication,
les études de cas sur les Philippines,
l’Indonésie, le Ghana, la Bolivie et
l’Uruguay montrent que, moyennant la
participation des IFI, on enlève l’eau à la
population. Il est inadmissible que les
plus démunis doivent finir par acheter de
l’eau en bouteilles à des vendeurs
ambulants, lorsqu’ils y sont forcés par le
manque d’installations d’adduction. A
Manille, la privatisation de l’eau prônée
par la BAsD a provoqué une augmentation des
prix de 500 %, des fuites permanentes, une
disponibilité d’eau potable insuffisante et
une épidémie de choléra [voir l’étude de
cas ci-dessus]. Dans les zones rurales, la
politique de la BAsD sur le transfert des
droits sur l’eau a poussé les agriculteurs
asiatiques à vendre leurs droits à l’eau
pour d’autres usages plus productifs. Des
situations de ce genre ont des
répercussions sur les moyens de vie et la
sécurité alimentaire de la population.
Le dossier contre la privatisation de
l’eau est de plus en plus épais. Tous les
cas successifs montrent que les promesses
de meilleure efficacité ne sont pas tenues.
L’eau devient inabordable pour de plus en
plus de personnes: sa distribution et sa
qualité ne se sont guère améliorées, et les
réserves en diminuent rapidement. Cette
situation est intolérable. Les gens
commencent à réagir et à réclamer pour eux
le contrôle de leurs ressources hydriques.
Le refus de la privatisation de l’eau à
Cochabamba, en Bolivie, est maintenant
célèbre. A l’origine, la Banque mondiale
avait insisté sur la privatisation de la
distribution de l’eau comme condition pour
recevoir un prêt de 25 millions de dollars.
La Banque avait précisé qu’il fallait
utiliser ‘un système de facturation
approprié’ et ‘ne pas octroyer de subsides
pour amortir l’augmentation des tarifs’.
Ainsi, des familles qui gagnaient environ
100 dollars par mois devaient dépenser 20
dollars en eau. Rien d’étonnant alors que
les habitants de Cochabamba soient
descendus dans les rues pour chasser du
pays l’entreprise en question (Bechtel). Le
gouvernement a accepté de mettre en place,
en collaboration avec les organisations
populaires, les syndicats et les
agriculteurs, un nouveau service public,
différent et transparent, qui bénéficie
d’un degré de participation et d’un sens de
la propriété élevés.
Craignant de se retrouver confrontée à
un problème de relations publiques de plus
en plus grave, la Banque mondiale utilise
de moins en moins le mot privatisation dans
ses déclarations et documents publics. Il
importe de signaler que dans un rapport
publié en juin 2004, un économiste de la
Banque affirme que la privatisation des
infrastructures a été ‘trop vantée et mal
comprise’. Le rapport signale en outre que
le succès de la privatisation varie
beaucoup d’un secteur à l’autre, et que la
distribution d’eau est l’un des secteurs
‘les plus problématiques’.
De toute évidence, la privatisation de
l’eau, combinée avec l’ouverture des
marchés de l’eau qui sont sur le point
d’être ‘captés’ par les négociations de
l’OMC sur les services, ne bénéficie que
les transnationales basées au Nord, telles
que Thames Water, RWE, Suez et Veolia
Environnement. Ces sociétés s’apprêtent à
accéder à de nombreux nouveaux marchés de
par le monde.
FoEI s’oppose à l’idée que l’eau n’est
qu’un produit commercialisable. L’eau est
indispensable à la vie et à la subsistance
de l’homme, comme elle est vitale pour
l’équilibre écologique de notre planète. Le
droit de toute personne “à un niveau de vie
suffisant pour assurer sa santé, son
bien-être et ceux de sa famille”, consacré
par l’ONU en 1948 dans la Déclaration
universelle des droits de l’homme, doit
inclure l’accès à l’eau parce que, sans
eau, la vie n’est pas possible. C’est la
raison pour laquelle FoEI appelle les
banques internationales, mandatées pour
atténuer la pauvreté au moyen du
développement durable, à placer le droit
des peuples à l’eau à l’avant-garde de
leurs activités.
informations
complémentaires
www.ifiwatchnet.org
www.foei.org/ifi
www.waterjustice.org
www.wateractivist.org