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  numero 107 link
janvier 2005   

 

troisième partie | la vente des forêts et des parcs aux entreprises forestières et touristiques

le patrimoine commun serait-il tragique ?

Les entreprises y gagnent sur tous les tableaux: Shell ou Exxon pourraient “investir” dans une aire protégée précieuse, vendre la forêt comme du bois certifié par le Forest Stewardship Council, y planter des eucalyptus ou des pâturages en recevant en échange des crédits carbone, vendre les ressources génétiques à des institutions de prospection biologique, vendre de l’eau potable et du bois de feu aux communautés locales du coin et, pour couronner le tout, s’octroyer un permis pour la “prospection durable de pétrole” dans la région ! Miguel Lovera, coordinateur de la Coalition mondiale des Forêts, Couvert Forestier nº 11, février 2004

D’après les défenseurs de la privatisation des forêts et d’autres écosystèmes précieux, la réponse est oui. Pour eux, le fait que la richesse biologique de la planète soit le patrimoine commun de l’humanité est la cause principale de la dégradation de l’environnement. De leur point de vue, les gens ne prendront soin d’un bien que s’il s’agit de leur propriété personnelle. Ainsi, les gouvernements du monde entier ont commencé à vendre les bassins versants et les régions biologiquement riches, comme les aires protégées et les forêts vierges, à des entreprises et des organisations privées. Néanmoins, le fait qu’une entreprise acquière le droit de propriété sur un morceau de terre ou une source d’eau n’implique pas qu’elle va automatiquement gérer cette terre ou cette source d’eau de manière durable. Comme le montrent les expériences de privatisation de l’eau dans des pays aussi variés que la Bolivie, le Nigeria et l’Uruguay, d’un point de vue purement économique et axé sur le profit il est bien plus logique de gérer l’eau avec le moins de frais possibles, même si cela veut dire que les réserves d’eau en seront épuisées, et de vendre de l’eau potable de mauvaise qualité seulement à ceux qui peuvent la payer. Dans la plupart des cas d’ailleurs, les clients ne peuvent pas s’adresser à quelqu’un d’autre, puisque la compagnie des eaux détient le monopole du service.

La situation est la même dans le cas des forêts et d’autres écosystèmes biologiquement divers. Malheureusement, dans une optique exclusivement économique il n’est pas raisonnable d’aménager la forêt de manière durable, comme l’ont calculé le Centre pour la Recherche forestière internationale1 et d’autres institutions. Pour le marché actuel il est bien plus profitable de s’emparer de tout le bois ou, mieux encore, de remplacer la forêt par une grande plantation d’une seule espèce, souvent exotique, d’arbres à croissance rapide. Cette triste réalité économique a déjà provoqué la disparition de millions d’hectares de forêts tropicales dans des pays tels que l’Indonésie, la Malaisie et le Brésil. Il s’agit là en fait d’une des principales causes sous-jacentes de la perte des forêts2.

Les économistes et d’autres décideurs reconnaissent depuis des années qu’une économie non réglementée épuise les ressources naturelles car elle ne tient pas compte de leur valeur non monétaire, ce qu’on appelle par euphémisme une ‘défaillance du marché’. Ils ont donc développé une autre stratégie de manière à caser les précieuses ressources de la terre dans la réalité économique. Tout d’abord, ils ont proposé de faire en sorte que tous les aspects des forêts, des réserves d’eau et des autres ressources naturelles soient évalués en termes monétaires. Des modèles économiques fascinants ont été dessinés pour traduire la valeur de l’eau douce, la valeur de l’information génétique contenue dans une forêt tropicale, la valeur de la fonction de séquestration de carbone d’une tourbière, ou tout simplement la valeur esthétique d’un paysage comme celui des Masaï Mara du Kenya, en termes monétaires.

Par la suite, le dénommé “consensus de Washington” a proposé de créer des marchés pour ces valeurs. Ce réseau informel d’économistes néolibéraux de la Banque mondiale, du gouvernement des États-Unis et de leurs alliés gouvernementaux et non gouvernementaux, a soudain compris qu’il y avait là la possibilité de faire rentrer cette chose abstraite qu’on appelle nature dans leur logique quotidienne de “laissez faire le marché et ce sera fait”. La création de marchés pour les aires protégées, pour le stockage de carbone, pour les ressources génétiques, pour les réserves d’eau douce et pour les valeurs esthétiques des paysages est devenue la sensation dans les cercles conservationnistes. “Vous ne pouvez pas le sauver si vous ne pouvez pas le vendre”, était le slogan qui a débouché sur des initiatives telles que “Biotrade”, un projet mis en place en 1996 par la Conférence de l’ONU sur le Commerce et le Développement dans le but de promouvoir la création de marchés de la biodiversité et de ses nombreuses valeurs3.

Une institution comme la Banque mondiale ne s’est pas fait prier pour adhérer à cette vision, qui coïncidait parfaitement avec son idéologie néolibérale. Les gouvernements de nombreux pays en développement dépendaient de la Banque pour obtenir des prêts destinés à financer leurs systèmes d’assainissement et leurs infrastructures de distribution d’eau potable: la situation de la Banque était donc idéale pour ‘suggérer’ la privatisation à des pays aussi divers que l’Uruguay et l’Indonésie. Le même remède a été prescrit pour résoudre les problèmes d’autres secteurs mal gérés. L’article sur la Géorgie montre comment la Banque mondiale a exigé la privatisation des ressources forestières comme élément central d’un nouveau prêt pour le secteur forestier de ce pays, sans tenir compte du fait qu’il sera beaucoup plus difficile de lutter contre la surexploitation et les autres formes de dévastation lorsque toutes les forêts seront entre des mains privées.

La Banque mondiale, l’USAID et d’autres fidèles défenseurs des grands avantages du libre commerce ont encouragé aussi l’idée de la privatisation des aires protégées, en dépeignant le tableau alléchant de petits groupes d’écotouristes épris de nature qui donneraient des milliers de dollars pour y aller jeter un regard furtif et respectueux. Hélas, dans le monde incontrôlé et sauvage des ‘défaillances du marché’ et autres forces économiques, les soi-disant projets écotouristiques ont tendance à devenir très vite une menace pour certaines des plus belles régions du monde.

En septembre 2003, le Congrès mondial sur les Parcs qui s’est tenu à Durban, en Afrique du Sud, a fait un pas de plus pour donner aux entreprises le contrôle des aires protégées, qui couvrent “à peine” 12 % de la surface terrestre, en mettant en avant les “partenariats entre le public et le privé”. Lors de sa septième Conférence des Parties en février 2004, la Convention sur la Biodiversité a apposé son sceau sur cette vente gigantesque.

Les pays ont fini par se débarrasser de toute responsabilité réelle à l’égard de la protection des aires naturelles et des gens qui en dépendent. En Équateur et en Russie, les gouvernements ont suivi le conseil du FMI de ‘fermer ces institutions improductives’, c’est-à-dire les ministères de l’environnement et les systèmes de parcs nationaux. L’idée est que, en échange du droit souverain de gérer les aires naturelles, de les exploiter, les prospecter et spéculer sur elles, les entreprises privées s’occuperont de les soigner. Ce qu’ils oublient, c’est que les peuples autochtones et autres communautés locales ont pris bon soin de ces aires depuis des temps immémoriaux. Or, ces personnes doivent maintenant payer pour disposer de bois de feu, d’eau douce et de plantes médicinales, quand elles n’ont pas l’accès entièrement interdit à ces ressources essentielles.

Rogner sur les dépenses en privatisant la protection de la diversité biologique

La conservation de la biodiversité est une affaire commerciale nouvelle et florissante. Tandis que les gouvernements évaluent les avantages financiers qu’ils trouveront à se débarrasser de la protection des parcs, une responsabilité très coûteuse, les négociateurs de l’OMC essaient de leur forcer la main en libéralisant le marché de ‘la protection de la biodiversité et du paysage’.

Les gouvernements sont poussés par la conviction qu’ils pourront ainsi préserver la nature pour presque rien. Ils allèguent que le secteur privé leur apportera une nouvelle source de financement et l’expertise de ses spécialistes. Cela les arrange bien de pouvoir déléguer la responsabilité immédiate des mesures onéreuses pour la gestion de la conservation, d’autant plus que les bénéfices de ces mesures sont plutôt intangibles et difficiles à identifier à court terme.

Cette privatisation de la gestion de la biodiversité risque de livrer des ressources biologiques et des fonctions écologiques critiques aux aléas du marché et au contrôle des entreprises. Presque inéluctablement, elle réduit le contrôle des communautés locales sur les ressources biologiques et naturelles dont elles dépendent et décourage les pratiques durables de gestion des ressources développées localement. En plus, elle facilite la biopiraterie. L’expérience récente indique que ce type de privatisation introduit de nouvelles sources de corruption et nie les droits de la population.

En privatisant la gestion de la biodiversité, les gouvernements pourraient se voir empêchés de respecter les engagements qu’ils ont pris à la Convention sur la Diversité biologique, qui exige que chaque pays “réglemente ou gère les ressources biologiques présentant une importance pour la conservation de la diversité biologique”. La Convention spécifie en outre que cela doit être fait de manière à “respecte[r], préserve[r] et maint[enir] les connaissances, innovations et pratiques des communautés autochtones et locales”. Or, cette vision risque fort d’être gravement compromise par la poussée actuelle vers la privatisation de la gestion de la biodiversité.

réservé aux touristes: marchandisation et privatisation de la nature pour le tourisme

Le tourisme au sens large, c’est-à-dire incluant les services de voyage et le transport de passagers, est considéré comme l’industrie la plus grande à la croissance la plus rapide, tout en étant également le plus large secteur de services du monde. En 1999, il a représenté plus de 10 % du PNB mondial, totalisant 440 milliards de dollars US.

Les plages publiques, les forêts et les régions de montagne ont été sans cesse la proie de l’appétit vorace des entrepreneurs décidés à construire des hôtels, des stations de sports, des terrains de golf et toute la gamme d’agréments de l’industrie touristique moderne. Le détournement de l’eau ‘privatisée’ des réserves publiques – pour arroser la pelouse des clubs de golf et remplir les piscines et les baignoires des hôtels – est devenu lui aussi une pratique courante mais dévastatrice au cours des dernières décennies.

Il semble pourtant qu’il y aura encore pire. Maintenant que les projecteurs de la libéralisation sont braqués sur le tourisme, les entreprises cherchent à maximiser leurs revenus en achetant et en vendant tout ce qui peut attirer les touristes, y compris ceux qui se soucient de l’environnement. Cette nouvelle vague de privatisation et de contrats de gestion encourage les gouvernements à renoncer à leurs responsabilités, et beaucoup d’entre eux ferment les yeux sur l’exploitation croissante et même sur les activités illégales.

La dégradation des ressources biologiques et des écosystèmes dans les parcs nationaux est un exemple clair de cette situation. Partout dans le monde, des États-Unis et l’Afrique du Sud à la Chine et la Thaïlande, les gouvernements se tournent vers le secteur privé pour le financement de la conservation de la nature et des installations pour les visiteurs: de ce fait, on privatise les parcs, on construit à leur intérieur et on les exploite. Les conséquences pour les gens des lieux et pour l’environnement peuvent être dévastatrices. Le Congrès mondial sur les Parcs a confirmé en 2003 que les aires protégées sont plus menacées que jamais auparavant, et que les atteintes aux écosystèmes, dues à l’exploitation excessive, à l’inégalité sociale et à la commercialisation, figurent parmi ses inquiétudes principales.

Les organisations de la société civile et les représentants des peuples autochtones qui habitent les régions du monde les plus riches en biodiversité ont signalé que le tourisme a souvent dégradé les ressources biologiques et des écosystèmes entiers, et qu’il a affecté négativement les communautés locales. Ils affirment que le tourisme ne devrait pas être considéré comme une industrie appropriée pour la protection de la biodiversité.

La préoccupation est grande aussi au sujet de la privatisation et de la commercialisation des ressources biologiques et des connaissances traditionnelles des peuples autochtones. Aussi bien du Vietnam que de l’Inde ou de la région amazonienne nous parviennent des rapports alarmants sur des ‘touristes’ qui collectent et commercialisent illégalement des espèces et des recettes médicales traditionnelles susceptibles d’intéresser l’industrie biotechnologique.

Visiblement, un nombre croissant de sites du patrimoine mondial de l’UNESCO sont eux aussi privatisés pour accroître le nombre de leurs visiteurs et maintenir le niveau des recettes. Les célèbres rizières en terrasse de Banaue, dans les territoires des peuples autochtones des Philippines, commencent déjà à s’écrouler des suites de leur surexploitation par l’industrie touristique. De même, les mangroves écologiquement fragiles des Sundarbans, en Inde et au Bangladesh, et l’atoll corallien d’Aldabra aux Seychelles sont sous la menace d’une exploitation ‘écotouristique’ massive et inappropriée qui risquerait de les détruire.

D’autre part, des sites du patrimoine culturel – les temples d’Angkor au Cambodge, de Luang Prabang au Laos et de Lijiang dans la province chinoise de Yunnan – sont de plus en plus contrôlés par le tourisme commercial, qui bouleverse la culture locale et ravage l’environnement. Dans l’antique cité inca de Machu Picchu au Pérou, une entreprise transnationale, Orient Express, a réussi à monopoliser toute l’industrie des voyages et du tourisme, ce qui a provoqué la colère et les protestations des résidents des lieux.

Du fait de son développement incontrôlé, le tourisme est devenu l’une des forces les plus destructrices pour les endroits mêmes que l’UNESCO avait identifiés comme requérant protection et restauration. Or, cette agence de l’ONU est devenue en fait un promoteur considérable du tourisme: elle a établi des rapports avec des sponsors commerciaux, sous prétexte que le tourisme “fait rentrer des fonds dont on a grand besoin, qui peuvent contribuer à la préservation des sites naturels et culturels du patrimoine mondial et à l’autonomie des communautés qui habitent et travaillent à proximité”. L’UNESCO a même commencé à collaborer avec des partenaires de l’industrie dans la promotion des sites du patrimoine comme destinations touristiques. En mars 2004, l’UNESCO a tenu, pour la première fois dans son histoire, un stand à l’International Tourism Exchange (ITB), la plus grande foire mondiale du tourisme.

Le simple bon sens nous dit que les derniers habitats intacts, les sites d’importance religieuse et culturelle et les domaines ancestraux des peuples autochtones devraient être protégés contre le tourisme commercial et correctement maintenus pour le bien de tous, à présent et à l’avenir. Néanmoins, les nouveaux plans de libéralisation – par exemple, l’Accord général sur le commerce des services (GATS) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) – font craindre avec raison qu’une telle protection ne devienne illégale, tout comme le soutien des opérateurs touristiques locaux. Le GATS pourrait empêcher l’adoption de tout un éventail de mesures destinées à protéger l’environnement, telles que les restrictions à l’établissement de lieux de séjour touristiques ou la limitation du nombre de visiteurs des récifs coralliens fragiles.

Tandis que les instruments nationaux et internationaux comme la Convention sur la Diversité biologique sont décidément favorables à la planification décentralisée du tourisme, le GATS oeuvre dans le sens contraire, centralisant la prise de décisions et, d’après l’ONG Equations, basée en Inde, créant “un climat prévisible et harmonisé de déréglementation pour les fournisseurs de services, [qui] n’accorde aucune valeur à la démocratie locale”. Pourtant, l’ONU semble ne pas voir ces tendances et a complètement échoué pour l‘instant à traiter des impacts potentiels que la ‘marchandisation’ et la privatisation de la nature en faveur du tourisme risquent d’avoir sur la biodiversité. Les délibérations de la Commission du Développement durable, la Convention sur la Diversité biologique et les événements concernant l’Année internationale de l’Écotourisme 2002 peuvent tous être considérés comme des échecs à cet égard.

Cela peut être dû à la ferveur avec laquelle on poursuit le développement du tourisme à d’autres niveaux. Selon Raymond Chavez, “... les pays du tiers-monde, affamés de liquidités, voient le tourisme comme un raccourci vers le développement durable. Sa capacité de rapporter facilement des milliards de dollars est perçue comme la panacée par les pays endettés. Mais surtout, le tourisme est devenu une partie intégrante du paquet proposé par les institutions financières multilatérales aux pays en détresse comme une manière de s’en sortir”4. Ainsi, le Fonds monétaire international (FMI), pressé de voir remboursée la dette des pays en développement, a inclus le tourisme dans ses Programmes d’Ajustement structurel. En essence, cela veut dire que tout pays demandeur d’assistance financière est pressé d’intégrer le tourisme à son économie, par le biais de la libéralisation et de la déréglementation. De ce fait, l’investissement public et privé a atteint maintenant 800 milliards de dollars par an, ce qui représente 12 % du total des investissements du globe.

Et pourtant, la cession des parcs aux entreprises touristiques n’est pas la forme de privatisation de la nature la plus dévastatrice: il y a aussi une tendance de plus en plus marquée à céder les aires protégées aux sociétés pétrolières et minières. Lorsqu’un gouvernement se déclare en faillite, la vente des bijoux de famille à celui qui est prêt à payer pour eux est le moyen le plus pratique d’accommoder les déficits du budget. Donc, si une entreprise pétrolière et minière est prête à ‘gérer’ un parc, qui va s’y opposer ?

1. Voir par exemple «The Flawed Wisdom of Sustainable Forest Management», http://www.cifor.cgiar.org/docs/_ref/publications/newsonline/32/wisdom.htm .
2. Voir le rapport de l’Initiative mondiale sur les Causes sous-jacentes de la Déforestation et de la Dégradation des Forêts: http://www.wrm.org.uy/deforestation/uc-rpt_eng.pdf .
3. Voir http://www.biotrade.org .
4.Chavez, Raymond, ‘Globalization and tourism: Deadly mix for indigenous peoples’, Fondation Tebtebba, Philippines, Third World Resurgence nº 103, mars 1999.

informations complémentaires
“Réservé aux touristes: la marchandisation et la privatisation de la nature pour le tourisme” est fondé sur l’article "OUR WORLD IS NOT FOR SALE ! The disturbing implications of privatization in the tourism trade", par Anita Pleumarom, du Tourism Investigation & Monitoring Team (TIM-Team). Document présenté lors du séminaire international sur “Le tourisme: pratiques injustes, options équitables”, 8 - 9 décembre 2003, Hannover, Allemagne, accueilli par DANTE / Réseau pour le Développement du Tourisme durable www.twnside.org.sg/tour.htm

 

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