
quatrième partie: les nouveaux marchés
1: la vente du carbone
Oliver Rackham,
historien forestier de l’université de
Cambridge, l’explique avec humour: dire aux
gens de planter des arbres pour favoriser
le climat équivaut à
“leur dire
de boire davantage d’eau pour freiner la
montée du niveau de la
mer”.
Les érudits australiens
Peter Drahos et John Braithwait signalent:
“Le lobbying sur les droits de
propriété devrait avoir lieu dans une
situation de négociation démocratique. La
négociation démocratique est d’une
importance cruciale lorsqu’il s’agit de
définir les droits de propriété, parce que
les normes sur la propriété ont des
conséquences pour tous les membres d’une
société. Les droits de propriété confèrent
de l’autorité sur les ressources.
Lorsqu’une minorité obtient de l’autorité
sur des ressources dont la majorité dépend,
cette minorité obtient du pouvoir sur les
objectifs de la
majorité.”
le marché du carbone: la nature en
vente une fois de plus
La nature, la nourriture, la terre, la
forêt, l’eau, la biodiversité et les gènes
ne sont plus “naturels”, comme ils ne sont
plus “humains”. Essayer de les transformer
en produits commercialisables équivaut à
réorganiser la société, à créer de
nouvelles formes de pouvoir et de
connaissance et à les mettre entre des
mains différentes et moins nombreuses.
Il est compliqué de mettre la “nature”
en vente. La commercialisation exige des
contrôles. Elle exige des clôtures, des
comptables et des brevets. Elle exige de
nouvelles lois et des tas d’avocats. Elle
exige des écoles et des relations
publiques. Elle exige de nouvelles
institutions étatiques et de nouvelles
techniques. Elle exige des subsides. Aucun
marché n’a jamais été créé ou maintenu sans
beaucoup de travail de la part
d’institutions dont les économistes nous
ont fait croire, à tort, qu’elles étaient
“extérieures” au marché.
C’est dans le cas du climat que la “mise
en vente de la nature” cause le plus de
complications. Là, comme dans le cas de la
diversité biologique, la perspective d’un
désastre a suscité des tentatives
renouvelées de commercialisation de
l’environnement. Les entreprises, l’État et
nombre d’institutions spécialisées essaient
instinctivement d’éviter une crise qu’ils
ont contribué à créer, en utilisant les
mêmes armes qui l’ont provoquée. Or, dans
le cas du climat, cette approche est, pour
le moins, encore plus pathologique, stupide
et nuisible.
le carbone et le
climat
La crise du changement climatique est un
exemple d’un problème social familier: le
débordement des dépotoirs. Pendant plus de
150 années, les sociétés industrielles ont
transféré, via la chambre d’explosion, le
carbone fossile des gisements souterrains
de houille, de pétrole et de gaz vers un
autre réservoir, plus actif et à
circulation plus rapide, situé à la
surface.
Une fois que le carbone parvient au
système superficiel, on ne peut pas le
faire retourner dans les gisements de
combustibles fossiles ou de carbonates
avant très longtemps. La capacité du
“dépotoir” superficiel d’absorber le
carbone du sous-sol étant limitée, la
moitié environdu carbone fossile qui vient
constamment s’ajouter au réservoir de
carbone en surface s’accumule dans
l’atmosphère. Les conséquences en sont que
la température augmente et que le niveau de
la mer s’élève, avec des effets
potentiellement catastrophiques pour notre
planète.
Les seules sociétés industrialisées
utilisent aujourd’hui, pour stocker leurs
émissions de carbone, bien plus que la
capacité d’absorption “disponible” de la
biosphère et de l’atmosphère. Si
l’utilisation de l’espace de stockage de
carbone en surface que font les pays du
Nord se maintenait constante, il ne
resterait plus de place disponible, même
pas pour des activités, la respiration par
exemple, qui n’impliquent pas de transfert
de carbone des gisements souterrains.
Devant ce problème, les personnes douées
de raison répondent qu’il faut ralentir ou
arrêter la production de la substance qui
échoue dans le dépotoir. Faut-il réduire
les dangers des déchets de DDT ou des
chlorofluorocarbures ou du chlorure de
polyvinyle ? Arrêtez de les produire.
Voulez-vous réduire les dangers du
changement climatique ? Arrêtez de sortir
des combustibles fossiles de la terre.
Pourtant, les élites les plus
dépendantes des hydrocarbures ne sont pas
de cet avis. Elles n’ont aucune envie
d’arrêter de produire cette chose qui
remplit les dépotoirs ou d’adopter de
nouvelles technologies qui pourraient
empiéter sur leurs marchés actuels. Au lieu
de limiter et de rationaliser l’utilisation
des dépotoirs de carbone en surface, les
élites du monde, et celles du Nord en
particulier, s’appliquent depuis les années
1990 à les transformer en propriété privée.
Petit à petit, à commencer par les marchés
volontaires de carbone et le Protocole de
Kyoto, les accords internationaux sur le
climat sont devenus des contrats de
commercialisation. La capacité d’absorption
de carbone de l’air, des océans, des sols
et de la végétation du monde est mise en
vente.
propriété
confisquée
Le Protocole de Kyoto représente à
l’heure actuelle le lieu idéal pour
commercialiser la capacité du monde à
recycler le carbone, et il comprend deux
parties. Selon la première, les Nations
unies distribueraient des droits valant des
milliards de dollars pour (sur)utiliser les
dépotoirs de carbone existants aux 38
nations qui les utilisent déjà le plus,
leur permettant de vendre des portions de
ce qu’elles n’utilisent pas. Le protocole
vise à engager ces pays à réduire leurs
émissions d’environ cinq pour cent
au-dessous des niveaux de 1990 pour
2008-2012 mais, en raison de divers points
faibles qu’il comporte, ces réductions ne
seront pas atteintes, même s’il est mis en
oeuvre comme prévu. De leur côté, les
gouvernements de la plupart de ces 38 pays
(mais non celui des États-Unis) sont en
train de distribuer, sans faire de bruit et
gratis, de grands espaces des dépotoirs qui
leur reviennent à des centaines
d’entreprises privées des secteurs
industriels lourds: génération
d’électricité, acier, ciment, produits
chimiques, pâte et papier. A la limite, la
distribution de crédits de carbone
constitue l’un des plus grands, sinon le
plus grand, des projets de création et de
distribution régressive de droits de
propriété dans l’histoire de
l’humanité.
La deuxième partie du Protocole de Kyoto
vise à ouvrir de nouveaux types de
dépotoirs de carbone, spéculatifs et
meilleur marché, à créer des droits de
propriété sur eux et à les commercialiser.
L’objectif est d’aider les pays
industrialisés à contourner les
restrictions sur l’utilisation des
dépotoirs existants ou à éviter leur
démocratisation. A mesure que les permis
d’émission accordés à l’industrie du Nord
deviendront plus rares et plus chers, les
secteurs qui en auront le plus besoin
pourront acheter ces nouveaux produits à
prix réduit. Parmi ceux qui s’activent à
créer ce marché de nouveaux dépotoirs
figurent les entreprises pétrolières, les
industries lourdes, les institutions
nationales de recherche, les universités,
les think tanks, les courtiers en carbone,
les cabinets conseil, les industries
forestières, les agences des Nations unies,
la Banque mondiale, les agences de
marketing et les groupes de pression des
affaires internationales.
Un nouveau type de dépotoir de carbone
sera creusé dans les terres, les forêts,
les sols, l’eau et même à certains endroits
des océans. Des monocultures d’eucalyptus à
croissance rapide, par exemple, seraient
ainsi établies ou financées dans des terres
bon marché du Sud, pour vendre ensuite le
carbone qu’elles “séquestrent”. L’idée est
que, ces arbres étant “nouveaux”, ils
compenseront le carbone fossile que l’on
continue de pomper du sol. De nombreux
projets de “puits de carbone” de ce genre
ont déjà été mis en oeuvre un peu partout,
au Brésil comme en Ouganda, en Inde comme
au Royaume-Uni.
Bien entendu, l’idée de construire de
nouveaux dépotoirs de carbone dans la
biosphère pose quelques problèmes. Tout
d’abord, en plus d’autoriser l’utilisation
excessive et inéquitable des dépotoirs
existants, cette tentative d’en bâtir
d’autres implique inéluctablement de
confisquer ou d’utiliser les terres, l’eau,
les forêts, l’air et les villages de la
population. Inéluctablement aussi, le
résultat est la résistance locale, comme on
l’a déjà vu dans beaucoup de pays, aussi
bien des régions riches que des régions
pauvres du monde.
un dépotoir de
science
La deuxième difficulté que soulève
l’idée de construire de nouveaux puits de
carbone dans la biosphère est qu’il n’est
pas possible de vérifier qu’ils
fonctionnent. Pour commencer, les
scientifiques sont absolument incertains
sur ce que devient le carbone déversé dans
l’atmosphère. En fait, ils ne peuvent même
pas connaître à l’avance tous les aspects
du carbone biotique qui affecteront le
climat, ni toutes les manières non
linéaires ou discontinues dont ils vont
interagir, ce qui rend le problème encore
plus grave que s’il s’agissait d’une simple
incertitude. Les voies que prend le carbone
à la surface sont non seulement moins
stables mais, ce qui est encore plus grave,
beaucoup moins prévisibles, que celles
qu’emprunte le carbone fossile sous
terre.
De surcroît, quelle que soit la quantité
additionnelle de carbone biosphérique que
l’on puisse cultiver, jamais elle n’aura un
volume comparable à celui qu’il faudrait
pour “fixer” les émissions des combustibles
fossiles qui n’ont pas encore été extraits.
Oliver Rackham, historien forestier de
l’université de Cambridge, l’explique avec
humour: dire aux gens de planter des arbres
pour favoriser le climat équivaut à “leur
dire de boire davantage d’eau pour freiner
la montée du niveau de la mer”.
En somme, il n’est pas possible
d’établir une équivalence climatique
vérifiable entre le carbone fossile et le
carbone biotique: du coup, les affirmations
du Protocole de Kyoto et de firmes comme
Future Forests sont des absurdités. Rien ne
prouve que la plantation d’arbres rende
“neutre en carbone” le brûlage de
combustibles fossiles.
s’écarter du marché
La formulation du Protocole de Kyoto a
subi une influence importante de la part de
ceux qui, axés sur le marché, essaient de
transformer la capacité de recyclage de
carbone de la planète en un produit
commercialisable: les institutions
financières internationales, les
consultants, les avocats, les commerçants,
les technocrates et certaines grandes ONG.
Beaucoup de ces personnes théoriquement
averties ne considéreront même pas des
options plus constructives et
démocratiques, à moins de subir davantage
de pression populaire.
des options
constructives:
1. Encourager la discussion et les
négociations sur toutes les manières
possibles de partager équitablement
l’espace existant pour la captation de
carbone, y compris celles qui n’impliquent
pas la commercialisation de propriété
privée.
2. Oeuvrer pour maintenir sous terre les
combustibles fossiles qui restent, par
exemple:
-
en appuyant et en mettant en rapport
les mouvements déjà existants, et en
déclarant leurs territoires interdits à
l’extraction minière, au forage, à la
production d’électricité, etc.:
-
en appuyant les technologies visant
l’efficacité énergétique, les énergies
renouvelables et celles n’utilisant pas
de combustibles fossiles, ainsi que la
plantation d’arbres responsable, mais
sans les échanger contre la poursuite de
l’extraction de combustibles
fossiles;
-
en appliquant des normes, des taxes
et d’autres mesures qui ne partent pas de
l’hypothèse que la capacité de recyclage
du carbone du monde appartient déjà aux
entreprises.
Cela exigera de faire en sorte que la
politique du climat – comme la politique de
la biodiversité, de l’eau, des gènes, des
idées, des aliments, de la santé et de la
terre – au lieu de rester confinée dans les
coulisses où circulent les politiciens et
les experts, soit portée en pleine lumière.
Dans un livre récemment paru sur la
propriété intellectuelle, les érudits
australiens Peter Drahos et John Braithwait
signalent:
“Le lobbying sur les droits de propriété
devrait avoir lieu dans une situation de
négociation démocratique. La négociation
démocratique est d’une importance cruciale
lorsqu’il s’agit de définir les droits de
propriété, parce que les normes sur la
propriété ont des conséquences pour tous
les membres d’une société. Les droits de
propriété confèrent de l’autorité sur les
ressources. Lorsqu’une minorité obtient de
l’autorité sur des ressources dont la
majorité dépend, cette minorité obtient du
pouvoir sur les objectifs de la
majorité.”
informations supplémentaires
Sinks Watch
Carbon Trade Watch
CDM Watch
The Cornerhouse