Outils personnels
Vous êtes ici : Accueil francais publications link privatization 40
contact us

by email

by letter

 

40

40
  numero 107 link
janvier 2005   

 

quatrième partie: les nouveaux marchés 1: la vente du carbone

Oliver Rackham, historien forestier de l’université de Cambridge, l’explique avec humour: dire aux gens de planter des arbres pour favoriser le climat équivaut à “leur dire de boire davantage d’eau pour freiner la montée du niveau de la mer”.

Les érudits australiens Peter Drahos et John Braithwait signalent: “Le lobbying sur les droits de propriété devrait avoir lieu dans une situation de négociation démocratique. La négociation démocratique est d’une importance cruciale lorsqu’il s’agit de définir les droits de propriété, parce que les normes sur la propriété ont des conséquences pour tous les membres d’une société. Les droits de propriété confèrent de l’autorité sur les ressources. Lorsqu’une minorité obtient de l’autorité sur des ressources dont la majorité dépend, cette minorité obtient du pouvoir sur les objectifs de la majorité.”

le marché du carbone: la nature en vente une fois de plus

La nature, la nourriture, la terre, la forêt, l’eau, la biodiversité et les gènes ne sont plus “naturels”, comme ils ne sont plus “humains”. Essayer de les transformer en produits commercialisables équivaut à réorganiser la société, à créer de nouvelles formes de pouvoir et de connaissance et à les mettre entre des mains différentes et moins nombreuses.

Il est compliqué de mettre la “nature” en vente. La commercialisation exige des contrôles. Elle exige des clôtures, des comptables et des brevets. Elle exige de nouvelles lois et des tas d’avocats. Elle exige des écoles et des relations publiques. Elle exige de nouvelles institutions étatiques et de nouvelles techniques. Elle exige des subsides. Aucun marché n’a jamais été créé ou maintenu sans beaucoup de travail de la part d’institutions dont les économistes nous ont fait croire, à tort, qu’elles étaient “extérieures” au marché.

C’est dans le cas du climat que la “mise en vente de la nature” cause le plus de complications. Là, comme dans le cas de la diversité biologique, la perspective d’un désastre a suscité des tentatives renouvelées de commercialisation de l’environnement. Les entreprises, l’État et nombre d’institutions spécialisées essaient instinctivement d’éviter une crise qu’ils ont contribué à créer, en utilisant les mêmes armes qui l’ont provoquée. Or, dans le cas du climat, cette approche est, pour le moins, encore plus pathologique, stupide et nuisible.

le carbone et le climat

La crise du changement climatique est un exemple d’un problème social familier: le débordement des dépotoirs. Pendant plus de 150 années, les sociétés industrielles ont transféré, via la chambre d’explosion, le carbone fossile des gisements souterrains de houille, de pétrole et de gaz vers un autre réservoir, plus actif et à circulation plus rapide, situé à la surface.

Une fois que le carbone parvient au système superficiel, on ne peut pas le faire retourner dans les gisements de combustibles fossiles ou de carbonates avant très longtemps. La capacité du “dépotoir” superficiel d’absorber le carbone du sous-sol étant limitée, la moitié environdu carbone fossile qui vient constamment s’ajouter au réservoir de carbone en surface s’accumule dans l’atmosphère. Les conséquences en sont que la température augmente et que le niveau de la mer s’élève, avec des effets potentiellement catastrophiques pour notre planète.

Les seules sociétés industrialisées utilisent aujourd’hui, pour stocker leurs émissions de carbone, bien plus que la capacité d’absorption “disponible” de la biosphère et de l’atmosphère. Si l’utilisation de l’espace de stockage de carbone en surface que font les pays du Nord se maintenait constante, il ne resterait plus de place disponible, même pas pour des activités, la respiration par exemple, qui n’impliquent pas de transfert de carbone des gisements souterrains.

Devant ce problème, les personnes douées de raison répondent qu’il faut ralentir ou arrêter la production de la substance qui échoue dans le dépotoir. Faut-il réduire les dangers des déchets de DDT ou des chlorofluorocarbures ou du chlorure de polyvinyle ? Arrêtez de les produire. Voulez-vous réduire les dangers du changement climatique ? Arrêtez de sortir des combustibles fossiles de la terre.

Pourtant, les élites les plus dépendantes des hydrocarbures ne sont pas de cet avis. Elles n’ont aucune envie d’arrêter de produire cette chose qui remplit les dépotoirs ou d’adopter de nouvelles technologies qui pourraient empiéter sur leurs marchés actuels. Au lieu de limiter et de rationaliser l’utilisation des dépotoirs de carbone en surface, les élites du monde, et celles du Nord en particulier, s’appliquent depuis les années 1990 à les transformer en propriété privée. Petit à petit, à commencer par les marchés volontaires de carbone et le Protocole de Kyoto, les accords internationaux sur le climat sont devenus des contrats de commercialisation. La capacité d’absorption de carbone de l’air, des océans, des sols et de la végétation du monde est mise en vente.

propriété confisquée

Le Protocole de Kyoto représente à l’heure actuelle le lieu idéal pour commercialiser la capacité du monde à recycler le carbone, et il comprend deux parties. Selon la première, les Nations unies distribueraient des droits valant des milliards de dollars pour (sur)utiliser les dépotoirs de carbone existants aux 38 nations qui les utilisent déjà le plus, leur permettant de vendre des portions de ce qu’elles n’utilisent pas. Le protocole vise à engager ces pays à réduire leurs émissions d’environ cinq pour cent au-dessous des niveaux de 1990 pour 2008-2012 mais, en raison de divers points faibles qu’il comporte, ces réductions ne seront pas atteintes, même s’il est mis en oeuvre comme prévu. De leur côté, les gouvernements de la plupart de ces 38 pays (mais non celui des États-Unis) sont en train de distribuer, sans faire de bruit et gratis, de grands espaces des dépotoirs qui leur reviennent à des centaines d’entreprises privées des secteurs industriels lourds: génération d’électricité, acier, ciment, produits chimiques, pâte et papier. A la limite, la distribution de crédits de carbone constitue l’un des plus grands, sinon le plus grand, des projets de création et de distribution régressive de droits de propriété dans l’histoire de l’humanité.

La deuxième partie du Protocole de Kyoto vise à ouvrir de nouveaux types de dépotoirs de carbone, spéculatifs et meilleur marché, à créer des droits de propriété sur eux et à les commercialiser. L’objectif est d’aider les pays industrialisés à contourner les restrictions sur l’utilisation des dépotoirs existants ou à éviter leur démocratisation. A mesure que les permis d’émission accordés à l’industrie du Nord deviendront plus rares et plus chers, les secteurs qui en auront le plus besoin pourront acheter ces nouveaux produits à prix réduit. Parmi ceux qui s’activent à créer ce marché de nouveaux dépotoirs figurent les entreprises pétrolières, les industries lourdes, les institutions nationales de recherche, les universités, les think tanks, les courtiers en carbone, les cabinets conseil, les industries forestières, les agences des Nations unies, la Banque mondiale, les agences de marketing et les groupes de pression des affaires internationales.

Un nouveau type de dépotoir de carbone sera creusé dans les terres, les forêts, les sols, l’eau et même à certains endroits des océans. Des monocultures d’eucalyptus à croissance rapide, par exemple, seraient ainsi établies ou financées dans des terres bon marché du Sud, pour vendre ensuite le carbone qu’elles “séquestrent”. L’idée est que, ces arbres étant “nouveaux”, ils compenseront le carbone fossile que l’on continue de pomper du sol. De nombreux projets de “puits de carbone” de ce genre ont déjà été mis en oeuvre un peu partout, au Brésil comme en Ouganda, en Inde comme au Royaume-Uni.

Bien entendu, l’idée de construire de nouveaux dépotoirs de carbone dans la biosphère pose quelques problèmes. Tout d’abord, en plus d’autoriser l’utilisation excessive et inéquitable des dépotoirs existants, cette tentative d’en bâtir d’autres implique inéluctablement de confisquer ou d’utiliser les terres, l’eau, les forêts, l’air et les villages de la population. Inéluctablement aussi, le résultat est la résistance locale, comme on l’a déjà vu dans beaucoup de pays, aussi bien des régions riches que des régions pauvres du monde.

un dépotoir de science

La deuxième difficulté que soulève l’idée de construire de nouveaux puits de carbone dans la biosphère est qu’il n’est pas possible de vérifier qu’ils fonctionnent. Pour commencer, les scientifiques sont absolument incertains sur ce que devient le carbone déversé dans l’atmosphère. En fait, ils ne peuvent même pas connaître à l’avance tous les aspects du carbone biotique qui affecteront le climat, ni toutes les manières non linéaires ou discontinues dont ils vont interagir, ce qui rend le problème encore plus grave que s’il s’agissait d’une simple incertitude. Les voies que prend le carbone à la surface sont non seulement moins stables mais, ce qui est encore plus grave, beaucoup moins prévisibles, que celles qu’emprunte le carbone fossile sous terre.

De surcroît, quelle que soit la quantité additionnelle de carbone biosphérique que l’on puisse cultiver, jamais elle n’aura un volume comparable à celui qu’il faudrait pour “fixer” les émissions des combustibles fossiles qui n’ont pas encore été extraits. Oliver Rackham, historien forestier de l’université de Cambridge, l’explique avec humour: dire aux gens de planter des arbres pour favoriser le climat équivaut à “leur dire de boire davantage d’eau pour freiner la montée du niveau de la mer”.

En somme, il n’est pas possible d’établir une équivalence climatique vérifiable entre le carbone fossile et le carbone biotique: du coup, les affirmations du Protocole de Kyoto et de firmes comme Future Forests sont des absurdités. Rien ne prouve que la plantation d’arbres rende “neutre en carbone” le brûlage de combustibles fossiles.

s’écarter du marché

La formulation du Protocole de Kyoto a subi une influence importante de la part de ceux qui, axés sur le marché, essaient de transformer la capacité de recyclage de carbone de la planète en un produit commercialisable: les institutions financières internationales, les consultants, les avocats, les commerçants, les technocrates et certaines grandes ONG. Beaucoup de ces personnes théoriquement averties ne considéreront même pas des options plus constructives et démocratiques, à moins de subir davantage de pression populaire.

des options constructives:

1. Encourager la discussion et les négociations sur toutes les manières possibles de partager équitablement l’espace existant pour la captation de carbone, y compris celles qui n’impliquent pas la commercialisation de propriété privée.

2. Oeuvrer pour maintenir sous terre les combustibles fossiles qui restent, par exemple:

  • en appuyant et en mettant en rapport les mouvements déjà existants, et en déclarant leurs territoires interdits à l’extraction minière, au forage, à la production d’électricité, etc.:
  • en appuyant les technologies visant l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables et celles n’utilisant pas de combustibles fossiles, ainsi que la plantation d’arbres responsable, mais sans les échanger contre la poursuite de l’extraction de combustibles fossiles;
  • en appliquant des normes, des taxes et d’autres mesures qui ne partent pas de l’hypothèse que la capacité de recyclage du carbone du monde appartient déjà aux entreprises.

Cela exigera de faire en sorte que la politique du climat – comme la politique de la biodiversité, de l’eau, des gènes, des idées, des aliments, de la santé et de la terre – au lieu de rester confinée dans les coulisses où circulent les politiciens et les experts, soit portée en pleine lumière. Dans un livre récemment paru sur la propriété intellectuelle, les érudits australiens Peter Drahos et John Braithwait signalent:

“Le lobbying sur les droits de propriété devrait avoir lieu dans une situation de négociation démocratique. La négociation démocratique est d’une importance cruciale lorsqu’il s’agit de définir les droits de propriété, parce que les normes sur la propriété ont des conséquences pour tous les membres d’une société. Les droits de propriété confèrent de l’autorité sur les ressources. Lorsqu’une minorité obtient de l’autorité sur des ressources dont la majorité dépend, cette minorité obtient du pouvoir sur les objectifs de la majorité.”

informations supplémentaires
Sinks Watch
Carbon Trade Watch
CDM Watch
The Cornerhouse

 

Actions sur le document