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46case

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  numero 107 link
janvier 2005   

 

paraguay: la vie à l’étal ? mbaracayú, terre des aché

Les Aché ont vécu des siècles durant dans les forêts subtropicales du Paraguay. Ils ont survécu à plusieurs intrusions violentes dans leurs territoires, même à celles des Bandeirantes, les chasseurs d’hommes du dix-huitième et du dixneuvième siècles, et à celles des missionnaires jésuites et leurs tristement célèbres “réductions”. Les Aché étaient parfaitement adaptés à la forêt: tant qu’elle survivrait, ils survivraient aussi.

Or, depuis 1945 plus de huit millions d’hectares de forêt subtropicale humide ont été défrichés dans l’Est du Paraguay – au coeur du territoire ancestral des Aché – pour faire de la place à des exploitations d’élevage et à l’agriculture mécanisée. Les communautés aché, qui avaient survécu à 467 années de colonisation et d’exploitation, ont soudain été dévastées. Aujourd’hui, les dernières qui restent sont menacées, ironiquement, par une organisation de conservation de la nature.

En effet, en 1988 une usine de contre-plaqué qui était au bord de la banqueroute a conclu ses opérations dans la Réserve de Nature de la Forêt Mbaracayú, le foyer des dernières communautés aché. Le créancier principal de cette entreprise était la Société financière internationale de la Banque mondiale, qui s’est nantie de la propriété pour la vendre ensuite à l’organisation nordaméricaine The Nature Conservancy (TNC) en deux millions de dollars.

Pour préserver cette dernière étendue de forêt à couvert plein, la puissante organisation conservationniste a créé la Réserve de Nature de la Forêt Mbaracayú. Ce faisant, elle a poussé dehors les Aché et ne leur a accordé que des droits limités sur la terre. Les Aché ont été soumis à une évangélisation agressive et vivent maintenant comme des étrangers indigents à côté du territoire qui les a nourris pendant des siècles. Pendant ce temps-là, les organisations de conservation de la nature qui sont derrière la réserve s’enrichissent de plus en plus grâce aux subventions publiques et privées.

le rôle des institutions financières internationales

Dès le début, la Société financière internationale a travaillé en étroite collaboration avec la TNC, faisant passer la conservation de la terre avant les droits des Aché. Elle a commencé par dévaluer la terre, de 7 millions à 2 millions de dollars, probablement suite aux pressions des directeurs de la Banque mondiale et à l’intervention de hauts fonctionnaires nordaméricains. En 2002, le Fonds pour l’Environnement mondial (FEM) a accordé à la Fundación Moisés Bertoni (FMB), la fondation privée chargée de la réserve, une subvention de 998 513 USD. De son côté, la Banque interaméricaine de Développement a apporté environ 580 000 USD pour l’installation d’un complexe agro-industriel dans la région, destiné à acheter et manufacturer les produits régionaux à des prix convenables pour les producteurs.

Les leaders aché, qui préfèrent garder l’anonymat, disent qu’ils ne savent pas exactement combien d’argent cela a produit, mais il est évident que les investissements dans les villages des Aché ont été, dans le meilleur des cas, bien maigres, et qu’ils ne représentent pratiquement rien à côté des sommes allouées à la gestion du parc.

accords sur le carbone: les entreprises et la TNC y gagnent, les aché sont perdants

Le changement climatique est l’une des menaces principales pour les forêts du monde. Il n’est donc pas surprenant que les plus gros donateurs de la Réserve de Mbaracayú soient deux émetteurs notoires de gaz à effet de serre désireux de retaper leur image: British Petroleum (BP) et AES Corporation, un géant nord-américain de génération et de distribution d’électricité.

Le “Projet de Conservation de Mbaracayú” de l’AES a été mis en place pour compenser les émissions de dioxyde de carbone de l’entreprise, qui possède à Hawaii, dans l’île d’Oahu, une usine de génération d’électricité de 180 mégawatts fonctionnant au charbon minéral. En vertu des accords sur le climat, les entreprises peuvent compenser, ou “séquestrer”, leurs émissions de carbone en plantant des arbres n’importe où ailleurs. Lorsque la TNC est venue proposer à l’AES son idée de “crédits d’émissions découlant des forêts protégées”, l’AES s’est dépêchée d’y souscrire, en dépit du fait que la question des droits des Aché n’était pas résolue. Le projet était trop alléchant pour le laisser passer: il s’agissait d’une solution de rechange, moins chère que les réglementations nordaméricaines sur l’air propre et très bonne pour l’image. L’entreprise a planté des arbres fruitiers et des essences indigènes rentables, a payé 500 000 USD à la SFI en 1991 pour contribuer à l’achat de la réserve, et a versé 1,5 million de dollars supplémentaires au fidéicommis de la réserve.

De son côté, le géant pétrolier BP a collaboré à un projet conjoint de recherche entre la FMB et l’université de Cambridge sur une partie du cerrado, d’une importance mondiale exceptionnelle, située à l’intérieur de la réserve. Lorsqu’on a mis en question qu’elles acceptent de l’argent de ces entreprises, les autorités de la FMB ont répondu que toutes les contributions étaient les bienvenues, même si elles provenaient de sources dont les activités quotidiennes détruisaient les forêts partout dans le monde. La perspective des Aché est différente: ils voient que des millions de dollars sont collectés en faveur des plantes et des animaux, mais que très peu est destiné à les aider, eux qui, pendant des siècles, ont vécu de manière durable dans ce territoire qu’ils appellent leur foyer.

richesse biologique et biopiraterie

La Réserve naturelle de la Forêt Mbaracayú est un exemple achevé de forêt vierge presque intacte, foyer d’environ 48 pour cent de toutes les espèces de mammifères et de 63 pour cent de toutes les espèces d’oiseaux que l’on trouve dans l’Est du Paraguay. Du fait de son parfait état, elle est aussi un terrain fertile pour la biopiraterie et pour l’exploitation d’espèces de valeur commerciale potentielle. A l’heure actuelle, la FMB est en train de soutirer les connaissances traditionnelles des Aché de la région, en employant ceux-ci à des activités de recherche. On leur demande d’aider à inventorier la faune et la flore, mais sans leur donner aucun contrôle sur les informations qu’ils fournissent ni sur leur circulation dans les cercles universitaires, scientifiques et commerciaux. Les organisations de peuples indigènes et les groupes de soutien n’arrêtent pas de mettre en doute l’équité et la justice de cette pratique, mais sans grand succès.

impacts sur l’environnement

A côté de la destruction éhontée qu’ont subie les forêts paraguayennes, la Réserve naturelle de Mbaracayú est unanimement considérée comme une initiative de conservation réussie. Or, paradoxalement, son succès est la cause de son échec. En effet, d’après la propre FMB, la réserve et sa zone tampon sont en train de devenir rapidement “une île d’arbres dans une mer de déforestation”. Les recherches de la FMB montrent que la réserve ne suffit pas à maintenir une population viable d’espèces clés, telles que l’aigle harpie. D’autre part, à mesure que les forêts environnantes disparaissent, les Aché pourraient eux aussi dépendre en excès de cette dernière forêt qui reste et l’utiliser non seulement pour la chasse et la cueillette mais pour tous les besoins de leur vie traditionnelle. Autrement dit, la création d’îles de nature intacte n’est pas une solution véritable pour la protection de l’environnement ni pour le mode de vie traditionnel des peuples autochtones. Seule une gestion durable comme celle des Aché, fondée sur l’unité qu’ils ont réalisée avec la forêt pendant des siècles, peut la protéger pour les générations présentes et futures.

Les investissements dans la réserve et dans l’infrastructure locale – soins de santé, écoles, achat de terres, etc. – ont dépassé les 15 millions de dollars, d’après les rapports de la FMB. Du point de vue du développement conventionnel, cet argent est le bienvenu, mais il n’en est pas ainsi pour les Aché. Les missionnaires et les intérêts de la conservation ont décidé à leur place, les forçant à accepter une vie sédentaire et marginalisée, au seuil même du territoire qui leur appartient de plein droit. Beaucoup d’entre eux se plaignent qu’ils sont maintenant coincés entre l’expansion de l’agriculture et la position immuable des conservationnistes: les Aché doivent abandonner leurs coutumes, devenir des agriculteurs et accepter un style de vie moderne sans possibilité de retour.

informations complémentaires
L’étude de cas complète figurera dans la publication “Life as Commerce” de la Coalition mondiale des Forêts et CENSAT Agua Viva / Amigos de la Tierra Colombia, téléchargeable à l’adresse: www.wrm.org.uy/GFC/

 

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