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janvier 2005   

 

cinquième partie: les nouveaux marchés 2: la vente de nos gènes et de nos connaissances

introduction

La Banque mondiale et les autres promoteurs du Consensus de Washington ont été les promoteurs principaux de l’introduction du mercantilisme dans les accords multilatéraux sur l’environnement, que ce soit la Convention sur la Diversité biologique ou la Convention cadre sur le Changement climatique. Au cours des négociations de la Convention sur la biodiversité en 1991 et 1992, ce mercantilisme était déjà codifié par l’inclusion de ce qui semble être un troisième objectif, relativement idéaliste, de la Convention: “le partage juste et équitable des avantages découlant de l’exploitation des ressources génétiques, notamment grâce à un accès satisfaisant aux ressources génétiques et à un transfert approprié des techniques pertinentes, compte tenu de tous les droits sur ces ressources et aux techniques, et grâce à un financement adéquat”.

Or, la motivation principale pour inclure dans la Convention cet objectif et les dispositions concernant l’accès et le partage des bénéfices était l’idée que la seule manière de sauver la biodiversité consistait à réclamer les millions de dollars que les phytogénéticiens commerciaux et les entreprises de biotechnologie du Nord avaient gagnés grâce aux semences et aux informations génétiques collectées dans les pays en développement. On pensait que le partage équitable des bénéfices du secteur de la biotechnologie, en expansion rapide à l’époque, se traduirait par un flux financier considérable pour la conservation de la biodiversité.

Pourtant, la présomption que le secteur de la biotechnologie, l’une des industries les plus scrupuleuses, allait devenir le moteur de la conservation de la biodiversité s’est avérée plutôt naïve. Durant les négociations, cette industrie s’est assurée que la grande majorité de l’information génétique, déjà mise en sécurité dans les banques de gènes du Nord, soit exemptée des dispositions sur le partage des bénéfices. Douze années plus tard, il n’existe toujours pas de dispositions juridiquement contraignantes pour garantir que les bénéfices soient équitablement partagés avec les pays d’origine de l’information génétique. Et même si ces dispositions étaient adoptées, quel en serait le résultat ? Qui recevrait l’argent ? La plupart de la biodiversité est, dans les faits, gérée par les communautés locales: la biodiversité ne sera protégée que si leurs pratiques sont durables. Ainsi, on raconte des contes de fées rassurants sur la récompense que les communautés locales obtiendront à partir des profits des entreprises de biotechnologie. Mais, en réalité, la plus grosse part de l’information génétique est simplement prise sans autorisation. Ce n’est que dans des cas exceptionnels que les communautés ont reçu une quelconque rétribution et, si elle s’est concrétisée, c’est parce que le gouvernement est intervenu et/ou que les entreprises concernées avaient intérêt à améliorer leur image écologiste. Lorsqu’elle est soumise aux “vraies” règles du marché, l’information génétique est, littéralement, dans la nature. On peut la trouver à beaucoup d’endroits, de sorte que, même s’ils décident de payer pour l’avoir, les acheteurs peuvent s’adresser à celui qui vend le moins cher. Quand les vendeurs sont des populations lointaines comme celles des villages indigènes, tous les prix sont bons.

Et puis, il faut considérer le côté moral. Les informations ont souvent un caractère sacré, les plus intéressantes d’entre elles consistant en médicaments traditionnels étroitement liés aux rituels religieux. Il est cynique d’ailleurs que les Sen de l’Afrique du Sud, un peuple autochtone qui habite le rude désert du Kalahari où il est soumis régulièrement à des périodes de malnutrition et de famine, soient en train d’aider les entreprises biotechnologiques à développer une drogue contre l’obésité.

La privatisation et la mercantilisation d’éléments de la biodiversité menacent de détruire les moyens de vie et la culture des communautés locales, agriculteurs, peuples autochtones et femmes en particulier. Le fonds génétique de la terre, dans toutes ses formes et manifestations biologiques, ne devrait pas être commercialisé. Il ne devrait pas être considéré comme de l’information génétique négociable ou comme la propriété intellectuelle des gouvernements, des entreprises commerciales, des institutions ou des individus.

la privatisation du vivant

Les détenteurs de brevets sont autorisés à limiter l’utilisation des nouvelles inventions pendant des décennies, pour qu’ils puissent les exploiter sans concurrence et recueillir le fruit de leur investissement initial. Or, le brevetage du vivant – un phénomène relativement récent – permet maintenant d’être propriétaire et donc de commercialiser les connaissances qu’on a “découvertes” sur la biodiversité, en fermant convenablement les yeux sur le fait que ces connaissances appartiennent peut-être de plein droit aux peuples indigènes et aux communautés locales, et qu’elles peuvent n’avoir impliqué aucune invention. Ce genre de brevetage est généralement appelé biopiraterie.

L’accord de l’OMC sur les ADPIC (aspects de la propriété intellectuelle ayant trait au commerce) est né en 1995. Il implique que tous les gouvernements membres – même ceux qui avaient interdit le brevetage des ressources biologiques – sont maintenant obligés de permettre le brevetage de microorganismes et de processus microbiologiques en modifiant, le cas échéant, leurs lois nationales à ce sujet. Ils doivent en outre introduire des mesures de protection de la propriété intellectuelle dans le cas des variétés végétales.

Il existe déjà de nombreux brevets sur la vie, autant sur des organismes génétiquement modifiés que sur des organismes d’origine naturelle, qui portent sur les gènes des plantes, des animaux et des êtres humains. En novembre 2000, des brevets avaient déjà été délivrés ou étaient en attente sur plus d’un demi-million de gènes et de séquences partielles de gènes d’organismes vivants. Néanmoins, le brevetage du vivant est encore fortement controversé, autant en raison de ses implications pour les êtres vivants que pour ses conséquences sur les communautés des pays appauvris.

Les entreprises et les institutions qui s’approprient les connaissances des communautés sur la biodiversité et sur les utilisations de celle-ci, avec ou sans leur permission, sont en train de créer des droits privés, monopolistiques et rentables. Il en découle souvent une situation paradoxale de “transfert inverse de technologie”, où les pauvres communiquent leurs connaissances aux pays riches du monde développé, en recevant très peu ou rien en échange.

Les détenteurs de droits de propriété intellectuelle ont de nombreux avantages, dont le plus évident est la génération de profits découlant de la commercialisation des produits brevetés. Moins évident peut-être est le fait qu’un nombre choisi de sociétés transnationales est en train d’accroître son contrôle sur les produits alimentaires de base comme le maïs, les pommes de terre, le soja et le blé. Les techniques pour décoder et pour identifier les meilleurs gènes végétaux se développent de plus en plus vite, et l’industrie biotechnologique se hâte d’identifier les génomes de toutes les cultures alimentaires du monde en vue de breveter les résultats de sa recherche.

Le contraste est frappant avec ce qui se passe chez ceux qui renoncent à leurs droits de propriété intellectuelle: pour eux, les conséquences sont toutes négatives. Même si les connaissances traditionnelles ont été péniblement développées par plusieurs générations au cours des siècles, les gens et les communautés peuvent, du jour au lendemain, se retrouver dans l’impossibilité de les utiliser pour leur propre bénéfice ou comme source de revenus. Ils peuvent même être obligés de racheter ce savoir, à des prix monopolistiques faramineux. Par exemple, les agriculteurs risquent de devoir acheter des semences aux grandes entreprises agricoles, au lieu d’utiliser celles qu’ils ont gardées ou échangées entre eux. Quoi qu’il en soit, les connaissances traditionnelles sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité en sontminées.

Les Amis de la Terre sont d’avis que l’accord sur les ADPIC ne doit pas limiter le droit des gouvernements et des peuples à promouvoir et à protéger les intérêts publics essentiels dans les domaines de la santé, de l’environnement et du développement. Le brevetage du vivant et le pillage des connaissances traditionnelles doivent être prohibés.

 

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