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  numero 107 link
janvier 2005   

 

sixième partie - conclusion: les pauvres et la privatisation

l’exclusion des pauvres

De tous les effets négatifs, environnementaux et sociaux, de la privatisation, le plus profond est la marginalisation des consommateurs démunis. Lorsque les services publics comme la distribution de l’eau et l’entretien de l’environnement sontmis entre les mains du secteur privé, la conséquence est en général la réorientation de ces services suivant une politique plus axée sur le profit.

Les consommateurs peu fortunés n’intéressent absolument pas les industries à but lucratif. C’est la raison pour laquelle les compagnies des eaux ont tendance à concentrer leurs efforts de distribution dans les quartiers urbains riches et à ignorer les besoins bien plus urgents d’eau potable des communautés rurales et des autres secteurs pauvres de la société.

Les populations pauvres sont également perdantes lorsque le côté production d’un marché environnemental est laissé au secteur privé. Alors qu’il est généralement reconnu que les petites communautés sont celles qui produisent les projets de reboisement et de restauration de sites les plus efficaces, ainsi que l’indiquent des initiatives réussies comme celle du Mouvement Ceinture Verte, il est également visible qu’elles sont perdantes dans le marché en plein essor des projets de stockage de carbone. Les démarches complexes et chères pour accéder au financement disponible dans le cadre du Mécanisme de Développement propre font qu’il est pratiquement impossible aux petites initiatives d’y accéder. Les quelques exemples bien connus, comme le plan de services environnementaux du Costa Rica et le projet Scolel Té au Mexique, ont tous été le résultat d’une participation intense du secteur public, sous la forme de donations généreuses et du contrôle gouvernemental. Les paysans sans terre constituent le secteur rural le plus influent pour ce qui est du maintien du couvert forestier et d’autres ressources biologiques, car ils sont souvent forcés de produire dans les régions rurales les plus lointaines et donc les plus naturelles. Pourtant, comme ils n’ont pas de titres légalement reconnus sur les terres, ils n’ont aucune possibilité d’être récompensés de leurs efforts de conservation en application de plans de services environnementaux tels que le marché de carbone, la vente de ressources génétiques ou la compensation financière pour l’aménagement des bassins versants. Au contraire, ces plans tendent à les marginaliser encore davantage, puisque le soutien qu’ils fournissent consiste en des stimulations qui peuvent être réclamées par les grands producteurs de ces services, c’està- dire les entreprises de plantation d’arbres ou les grandes organisations conservationnistes étrangères. Ce n’est pas par hasard que le premier grand projet de captation de carbone par la monoculture d’arbres au Brésil a favorisé une grande société comme Plantar, plutôt que les millions de paysans sans terre qui, dans les faits, sont ceux qui ont aménagé et restauré des millions d’hectares de précieux écosystèmes dans le pays.

les femmes, victimes principales de la privatisation

Parmi les personnes économiquement pauvres du monde, les femmes constituent une majorité écrasante. Elles sont aussi majoritaires parmi les paysans sans terre. Une partie considérable de leur temps étant consacrée aux tâches ménagères, au soin des enfants et à l’entretien des potagers, toutes des activités économiques non rémunérées, les femmes sont forcément marginalisées lorsque l’économie monétaire commence à dominer dans des secteurs qui sont indispensabales à leur subsistance. C’est précisément ce qui arrive lorsque des ressources essentielles comme l’eau et la biodiversité sont privatisées. Les femmes sont les principales victimes quand la distribution de l’eau est transférée à des entreprises privées, parce qu’elles ont moins d’argent pour acheter de l’eau potable et ne sont donc pas un groupe cible intéressant pour les compagnies des eaux à but lucratif. La situation de ces femmes en est aggravée, car dans beaucoup de foyers c’est à elles qu’il incombe d’apporter l’eau, cette eau qui était auparavant gratuite, et qui était fraîche.

Il est particulièrement dur pour les femmes de payer un prix élevé pour l’eau, car leurs revenus déjà maigres s’en voient réduits d’autant. De surcroît, cela les rend encore plus dépendantes de leurs maris ou leurs partenaires, qui sont souvent les mieux payés de la famille. Dans la plupart des sociétés, les hommes ne participent pas aux tâches ménagères ni au soin des enfants, ce qui veut dire qu’ils peuvent consacrer tout leur temps à des travaux rémunérés. Même dans le domaine de l’agriculture, ce sont le plus souvent les hommes qui produisent les cultures de rente, tandis que les femmes entretiennent les potagers, les vergers et d’autres sources de nutriments essentiels à la famille.

Les grandes plantations d’arbres établies à la faveur des plans de commerce de carbone marginalisent elles aussi les femmes. En effet, dans beaucoup de sociétés les femmes sont les responsables du bois de feu, mais elles ont rarement l’argent nécessaire pour le payer. Lorsque cette source d’énergie est accaparée par des initiatives commerciales, que ce soit pour le commerce du carbone par les plantations d’arbres à grande échelle ou pour d’autres services énergétiques, les femmes deviennent encore plus dépendantes des revenus de leurs maris et risquent d’être encore plus marginalisées.

La privatisation des connaissances traditionnelles et des ressources génétiques (par exemple, les plantes médicinales) par le biais de la biopiraterie a elle aussi des impacts sur les femmes. Elles sont souvent les principales dépositaires des connaissances traditionnelles sur les plantes médicinales et fournissent gratuitement les soins de santé essentiels à leur famille et à d’autres membres de la communauté. Or, la biopiraterie est plutôt l’affaire des hommes, car ce sont eux qui détiennent en général le pouvoir de décision et les titres fonciers. Donc, lorsqu’une entreprise pharmaceutique qui veut acheter les connaissances et la médecine traditionnelles contacte la communauté, ce sont les hommes qui décident de la vente et qui en reçoivent l’argent. En outre, les brevets appliqués par la suite à ces médicaments traditionnels peuvent rendre illégal pour les femmes d’utiliser leurs propres connaissances, même lorsque la santé de leurs enfants est en jeu.

Les femmes sont aussi majoritaires parmi les personnes sans terre du monde. Même lorsqu’une famille possède un titre formel de propriété sur une parcelle de terre, le détenteur du titre est généralement l’homme, ce qui exclut la femme des projets de puits de carbone et de réduction de la consommation d’eau développés actuellement par les think tanks néolibéraux. Pourtant, ce n’est pas par hasard que le Mouvement Ceinture Verte a été un mouvement de femmes: elles ont toujours été la force cachée derrière la conservation des forêts, des zones humides et d’autres écosystèmes précieux leur fournissant les ressources non monétaires qu’il leur faut pour l’entretien de leurs familles, et qui vont des produits essentiels comme l’eau potable, les plantes comestibles, le miel, les médicaments traditionnels, le bois de feu et le fourrage, à des éléments ornementaux comme les fleurs pour les festivités typiques de leur culture.

Bien entendu, si l’on augmente le pouvoir économique des femmes en leur accordant davantage d’opportunités d’emploi qui les fassent entrer dans l’économie formelle, les effets de la privatisation des services de base seront moins durs. C’est la recette recommandée par les IFI. Mais voulons-nous vraiment privatiser le soin des enfants et des parents, l’entretien du foyer et des jardins familiaux, les manifestations culturelles et tant d’autres activités qui accaparent le temps des femmes ? Dans les pays où les femmes sont très intégrées au secteur formel, il leur arrive de travailler plus de seize heures par jour, puisqu’elles ont un emploi à plein temps sans pour autant abandonner leurs responsabilités habituelles, les tâches ménagères, le soin des enfants et d’autes activités productives informelles. Dans la vie réelle, l’autonomie des femmes est bien plus compliquée que les gens de Washington ne le croient.

L’importance de la nature pour nous ne peut pas être évaluée en termes monétaires. Beaucoup le reconnaissent ainsi, et la Convention sur la Diversité biologique reprend formellement cette idée dans ses recommandations. Pourtant, on n’a pas encore pris suffisamment conscience que, dans une économie monétaire, la nature aura le dessous. La privatisation de la nature représente plus que la marginalisation des pauvres: elle représente la marginalisation de nos valeurs.

 

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