
sixième partie - conclusion: les
pauvres et la privatisation
l’exclusion des pauvres
De tous les effets négatifs,
environnementaux et sociaux, de la
privatisation, le plus profond est la
marginalisation des consommateurs démunis.
Lorsque les services publics comme la
distribution de l’eau et l’entretien de
l’environnement sontmis entre les mains du
secteur privé, la conséquence est en
général la réorientation de ces services
suivant une politique plus axée sur le
profit.
Les consommateurs peu fortunés
n’intéressent absolument pas les industries
à but lucratif. C’est la raison pour
laquelle les compagnies des eaux ont
tendance à concentrer leurs efforts de
distribution dans les quartiers urbains
riches et à ignorer les besoins bien plus
urgents d’eau potable des communautés
rurales et des autres secteurs pauvres de
la société.
Les populations pauvres sont également
perdantes lorsque le côté production d’un
marché environnemental est laissé au
secteur privé. Alors qu’il est généralement
reconnu que les petites communautés sont
celles qui produisent les projets de
reboisement et de restauration de sites les
plus efficaces, ainsi que l’indiquent des
initiatives réussies comme celle du
Mouvement Ceinture Verte, il est également
visible qu’elles sont perdantes dans le
marché en plein essor des projets de
stockage de carbone. Les démarches
complexes et chères pour accéder au
financement disponible dans le cadre du
Mécanisme de Développement propre font
qu’il est pratiquement impossible aux
petites initiatives d’y accéder. Les
quelques exemples bien connus, comme le
plan de services environnementaux du Costa
Rica et le projet Scolel Té au Mexique, ont
tous été le résultat d’une participation
intense du secteur public, sous la forme de
donations généreuses et du contrôle
gouvernemental. Les paysans sans terre
constituent le secteur rural le plus
influent pour ce qui est du maintien du
couvert forestier et d’autres ressources
biologiques, car ils sont souvent forcés de
produire dans les régions rurales les plus
lointaines et donc les plus naturelles.
Pourtant, comme ils n’ont pas de titres
légalement reconnus sur les terres, ils
n’ont aucune possibilité d’être récompensés
de leurs efforts de conservation en
application de plans de services
environnementaux tels que le marché de
carbone, la vente de ressources génétiques
ou la compensation financière pour
l’aménagement des bassins versants. Au
contraire, ces plans tendent à les
marginaliser encore davantage, puisque le
soutien qu’ils fournissent consiste en des
stimulations qui peuvent être réclamées par
les grands producteurs de ces services,
c’està- dire les entreprises de plantation
d’arbres ou les grandes organisations
conservationnistes étrangères. Ce n’est pas
par hasard que le premier grand projet de
captation de carbone par la monoculture
d’arbres au Brésil a favorisé une grande
société comme Plantar, plutôt que les
millions de paysans sans terre qui, dans
les faits, sont ceux qui ont aménagé et
restauré des millions d’hectares de
précieux écosystèmes dans le pays.
les femmes, victimes principales
de la privatisation
Parmi les personnes économiquement
pauvres du monde, les femmes constituent
une majorité écrasante. Elles sont aussi
majoritaires parmi les paysans sans terre.
Une partie considérable de leur temps étant
consacrée aux tâches ménagères, au soin des
enfants et à l’entretien des potagers,
toutes des activités économiques non
rémunérées, les femmes sont forcément
marginalisées lorsque l’économie monétaire
commence à dominer dans des secteurs qui
sont indispensabales à leur subsistance.
C’est précisément ce qui arrive lorsque des
ressources essentielles comme l’eau et la
biodiversité sont privatisées. Les femmes
sont les principales victimes quand la
distribution de l’eau est transférée à des
entreprises privées, parce qu’elles ont
moins d’argent pour acheter de l’eau
potable et ne sont donc pas un groupe cible
intéressant pour les compagnies des eaux à
but lucratif. La situation de ces femmes en
est aggravée, car dans beaucoup de foyers
c’est à elles qu’il incombe d’apporter
l’eau, cette eau qui était auparavant
gratuite, et qui était fraîche.
Il est particulièrement dur pour les
femmes de payer un prix élevé pour l’eau,
car leurs revenus déjà maigres s’en voient
réduits d’autant. De surcroît, cela les
rend encore plus dépendantes de leurs maris
ou leurs partenaires, qui sont souvent les
mieux payés de la famille. Dans la plupart
des sociétés, les hommes ne participent pas
aux tâches ménagères ni au soin des
enfants, ce qui veut dire qu’ils peuvent
consacrer tout leur temps à des travaux
rémunérés. Même dans le domaine de
l’agriculture, ce sont le plus souvent les
hommes qui produisent les cultures de
rente, tandis que les femmes entretiennent
les potagers, les vergers et d’autres
sources de nutriments essentiels à la
famille.
Les grandes plantations d’arbres
établies à la faveur des plans de commerce
de carbone marginalisent elles aussi les
femmes. En effet, dans beaucoup de sociétés
les femmes sont les responsables du bois de
feu, mais elles ont rarement l’argent
nécessaire pour le payer. Lorsque cette
source d’énergie est accaparée par des
initiatives commerciales, que ce soit pour
le commerce du carbone par les plantations
d’arbres à grande échelle ou pour d’autres
services énergétiques, les femmes
deviennent encore plus dépendantes des
revenus de leurs maris et risquent d’être
encore plus marginalisées.
La privatisation des connaissances
traditionnelles et des ressources
génétiques (par exemple, les plantes
médicinales) par le biais de la
biopiraterie a elle aussi des impacts sur
les femmes. Elles sont souvent les
principales dépositaires des connaissances
traditionnelles sur les plantes médicinales
et fournissent gratuitement les soins de
santé essentiels à leur famille et à
d’autres membres de la communauté. Or, la
biopiraterie est plutôt l’affaire des
hommes, car ce sont eux qui détiennent en
général le pouvoir de décision et les
titres fonciers. Donc, lorsqu’une
entreprise pharmaceutique qui veut acheter
les connaissances et la médecine
traditionnelles contacte la communauté, ce
sont les hommes qui décident de la vente et
qui en reçoivent l’argent. En outre, les
brevets appliqués par la suite à ces
médicaments traditionnels peuvent rendre
illégal pour les femmes d’utiliser leurs
propres connaissances, même lorsque la
santé de leurs enfants est en jeu.
Les femmes sont aussi majoritaires parmi
les personnes sans terre du monde. Même
lorsqu’une famille possède un titre formel
de propriété sur une parcelle de terre, le
détenteur du titre est généralement
l’homme, ce qui exclut la femme des projets
de puits de carbone et de réduction de la
consommation d’eau développés actuellement
par les think tanks néolibéraux. Pourtant,
ce n’est pas par hasard que le Mouvement
Ceinture Verte a été un mouvement de
femmes: elles ont toujours été la force
cachée derrière la conservation des forêts,
des zones humides et d’autres écosystèmes
précieux leur fournissant les ressources
non monétaires qu’il leur faut pour
l’entretien de leurs familles, et qui vont
des produits essentiels comme l’eau
potable, les plantes comestibles, le miel,
les médicaments traditionnels, le bois de
feu et le fourrage, à des éléments
ornementaux comme les fleurs pour les
festivités typiques de leur culture.
Bien entendu, si l’on augmente le
pouvoir économique des femmes en leur
accordant davantage d’opportunités d’emploi
qui les fassent entrer dans l’économie
formelle, les effets de la privatisation
des services de base seront moins durs.
C’est la recette recommandée par les IFI.
Mais voulons-nous vraiment privatiser le
soin des enfants et des parents,
l’entretien du foyer et des jardins
familiaux, les manifestations culturelles
et tant d’autres activités qui accaparent
le temps des femmes ? Dans les pays où les
femmes sont très intégrées au secteur
formel, il leur arrive de travailler plus
de seize heures par jour, puisqu’elles ont
un emploi à plein temps sans pour autant
abandonner leurs responsabilités
habituelles, les tâches ménagères, le soin
des enfants et d’autes activités
productives informelles. Dans la vie
réelle, l’autonomie des femmes est bien
plus compliquée que les gens de Washington
ne le croient.
L’importance de la nature pour nous ne
peut pas être évaluée en termes monétaires.
Beaucoup le reconnaissent ainsi, et la
Convention sur la Diversité biologique
reprend formellement cette idée dans ses
recommandations. Pourtant, on n’a pas
encore pris suffisamment conscience que,
dans une économie monétaire, la nature aura
le dessous. La privatisation de la nature
représente plus que la marginalisation des
pauvres: elle représente la marginalisation
de nos valeurs.