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  numero 107 link
janvier 2005   

 

colombie: commercialisation de la vie: le cas des marchés verts

D’importantes organisations nationales et internationales, qui militent pour la préservation des écosystèmes et qui sont censées encourager le développement économique des communautés locales, ont soutenu l’idée que, pour les pays pauvres, l’espoir économique réside dans leurs ressources biologiques et culturelles. En s’appuyant sur les recherches qui visent à quantifier, déterminer et systématiser ces ressources, elles font pression sur les gouvernements et les populations, mettant en avant le besoin de définir des stratégies commerciales et d’élaborer de toute urgence des politiques qui facilitent l’accès à ces ressources et leur exploitation. Toute considération sur les conséquences qu’implique la transformation de la vie en une marchandise est laissée de côté. Leur souci principal est de savoir quelle est la meilleure méthode de bio-extraction.

Bien qu’elle n’ait pas encore été clairement identifiée comme un risque grave pour l’équilibre des forces complexes qui engendrent la vie, la marchandisation croissante de la nature doit être analysée et discutée. La question des marchés verts, en Colombie et dans d’autres pays, devrait donc être analysée et évaluée dans une perspective critique, corrective et propositionnelle.

En se fondant sur des études de faisabilité commerciale et sur des recherches sur la diversité biologique, des organisations telles que l’institut Alexander von Humboldt et Bolsa Amazonía Colombiana se sont efforcées de démontrer que, le potentiel des ressources biologiques de la Colombie étant immense, il est essentiel de formuler une politique claire concernant l’accès à ces ressources, en y incluant une forte stratégie de développement des marchés verts. Cette initiative de commercialisation de la vie a donc deux volets opposés: d’un côté, elle encourage l’adoption d’une législation qui réglemente l’accès aux ressources biologiques et leur extraction: de l’autre, elle stimule l’exploitation et l’extraction de ces ressources.

La notion de marchés verts favorise l’idée que les articles qui sont produits d’une manière particulière (produits organiques, produits communautaires, produits traditionnels ou indigènes) peuvent et doivent être vendus à un prix différentiel. Il est certain que ces articles, dont la production comporte des valeurs supplémentaires, doivent être évalués séparément. Pourtant, la tentative d’exprimer en termes monétaires le tissu de valeurs contenues dans des produits agricoles qui sont cultivés et traités de manière organique et communautaire, ou des produits artisanaux fabriqués par les populations indigènes, constitue une offense à la complexité de la vie.

Prétendre que la solidarité, le respect, l’affection ou la fraternité intégrés à certains de ces produits, puissent être mesurés en termes monétaires équivaut à détruire leur qualité et à les simplifier au point de leur faire perdre toute leur valeur véritable. L’argent peut être un moyen utile et approprié pour mesurer certains produits du point de vue quantitatif, mais il ne peut pas mesurer d’autres valeurs sous-jacentes, telles que les conditions uniques de leur production, qui est imbue de profondes significations sociales et culturelles. Toute tentative dans ce sens est une attaque contre la richesse de la vie.

Un exemple de la promotion dont bénéficient les marchés verts est l’appel à projets lancé conjointement en avril 2003 par le gouvernement colombien, dans le cadre du Plan Colombie, et par la Fundación Chemonics Colombia (qui fait partie de Chemonics International), un fournisseur de l’USAID. Ils offrent du soutien financier pour des initiatives qui impliquent le développement de nouveaux produits agricoles et qui remplissent les conditions fixées par le Programme de Développement alternatif du comité consultatif présidentiel. Les conditions mentionnées tiennent compte du potentiel économique et du caractère durable des produits résultants. Suite à cet appel, 175 demandes de financement ont été reçues, toutes concernant des produits tels que le cacao, le caoutchouc, les produits forestiers et le café. Certains de ces projets, surtout ceux qui ont trait à l’huile de palmier et au cacao, sont maintenant mis en oeuvre, avec l’aide du gouvernement, dans quelques régions de la Colombie, en particulier dans la province de Norte de Santander, sans prendre en considération les impacts que cela peut avoir sur la biodiversité de ces territoires.

Le revers de la médaille est la décision abrupte de formuler une politique nationale pour la réglementation de l’accès à un large éventail de ressources biologiques. D’après l’institut Alexander von Humboldt et la Bolsa Amazonía Colombiana, ces ressources incluraient des graines des forêts et des fruits amazoniens, des papillons ornementaux et des poissons, des ingrédients culinaires régionaux et des paysages uniques qui peuvent faire l’objet d’une exploitation touristique. Cette approche est illustrée par les projets que l’institut Alexander von Humboldt est en train de développer avec les Sociétés autonomes régionales (CAR) et d’autres organismes gouvernementaux tels que le Système environnemental national (SINA). Ils visent à susciter, coordonner et mettre en oeuvre des recherches sur l’impact des politiques favorisant l’accès à la diversité naturelle et culturelle, et mettent l’accent sur le besoin d’élaborer une législation cadre sur la connaissance de la biodiversité et sur les usages de celle-ci.

Or, il faut s’interroger sur le véritable objectif de ces initiatives, du moment que les politiques extractives font déjà l’objet d’encouragements et que des négociations ont déjà été entamées au plan international pour décider sur l’accès et le partage des bénéfices découlant des ressources biologiques. De telles questions se posent surtout du fait que rien n’indique, en Colombie et dans d’autres pays d’Amérique latine, que la justice ou la distribution équitable des bénéfices tirés des ressources biologiques soient ce qui domine dans les transactions déjà en cours.

En outre, au lieu de mettre l’accent sur le besoin de réglementer l’accès aux ressources biologiques et génétiques par l’adoption d’un accord international détaillé et rigoureux, ces initiatives légitiment les tentatives des entreprises privées et des multinationales de négocier bilatéralement l’accès à ce qui a toujours appartenu aux communautés indigènes et locales, y compris un nombre incalculable d’espèces animales et végétales, de ressources hydriques et de connaissances traditionnelles.

Selon les peuples autochtones et paysans du monde entier, les négociations sur des ressources telles que la terre, l’eau et les espèces ne représentent pas leurs intérêts mais ceux des “gangsters du vivant”.

Il est tout à fait évident que la complexité des relations bioculturelles qui sous-tendent les croyances et les pratiques sociales de beaucoup de communautés afrocolombiennes, indigènes et paysannes sont nécessairement simplifiées lorsque ceux qui commercent avec la vie essayent de les réduire à des marchandises pouvant être négociées en termes monétaires. La privatisation du vivant met en jeu les droits légitimes de toute communauté à sa propre culture, à la différence et à la détermination autonome et souveraine de son style de vie. Les négociations menées par les “gangsters de la vie” par l’intermédiaire d’organisations telles que les Nations unies ou l’OMC menacent les techniques artisanales, les méthodes d’élevage et la production alimentaire que les communautés ont traditionnellement développées dans le seul but de favoriser les rapports solidaires entre les peuples et les nations. Par contraste, la production dont l’unique objectif est l’accumulation d’argent aboutit à la destruction des marchés locaux et à la disparition des pratiques culturelles et sociales qui sont à la base de la vie communautaire.

Ce qu’il faudrait exiger, c’est que les unités agricoles paysannes, familiales ou indigènes puissent identifier et classer de manière autonome leurs besoins et leurs problèmes prioritaires, pour trouver ensuite des solutions adaptées à leurs possibilités et à leurs droits. De même, il est d’une importance cruciale que les communautés productrices se chargent directement de la commercialisation de leurs produits, en appliquant des stratégies et des méthodes fondées sur leurs traditions, de sorte qu’elles puissent non seulement vendre mais pratiquer le troc, le prêt ou l’échange, ainsi que la production et la consommation collectives.

Une stratégie de ce genre, résultat de la recherche collective et des pratiques participatives, est susceptible de renforcer et d’accroître les valeurs non mesurables et non traduisibles en termes monétaires. Elle consiste à démocratiser les conditions de production et de commercialisation, par une planification communautaire et participative. Elle comporte également le renforcement de la capacité organisationnelle des communautés ethniques et paysannes et la génération de liens communautaires et de réseaux sociaux qui accroissent les rapports de solidarité et de respect mutuel. Finalement, elle crée la possibilité de décider avec autonomie de l’avenir de l’environnement biophysique, de la distribution des excédents et de l’affectation de l’espace.

informations complémentaires
CENSAT Agua Viva / Friends of the Earth Colombia

 

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