colombie: commercialisation de la vie:
le cas des marchés verts
D’importantes organisations nationales et
internationales, qui militent pour la
préservation des écosystèmes et qui sont
censées encourager le développement
économique des communautés locales, ont
soutenu l’idée que, pour les pays pauvres,
l’espoir économique réside dans leurs
ressources biologiques et culturelles. En
s’appuyant sur les recherches qui visent à
quantifier, déterminer et systématiser ces
ressources, elles font pression sur les
gouvernements et les populations, mettant
en avant le besoin de définir des
stratégies commerciales et d’élaborer de
toute urgence des politiques qui facilitent
l’accès à ces ressources et leur
exploitation. Toute considération sur les
conséquences qu’implique la transformation
de la vie en une marchandise est laissée de
côté. Leur souci principal est de savoir
quelle est la meilleure méthode de
bio-extraction.
Bien qu’elle n’ait pas encore été
clairement identifiée comme un risque grave
pour l’équilibre des forces complexes qui
engendrent la vie, la marchandisation
croissante de la nature doit être analysée
et discutée. La question des marchés verts,
en Colombie et dans d’autres pays, devrait
donc être analysée et évaluée dans une
perspective critique, corrective et
propositionnelle.
En se fondant sur des études de
faisabilité commerciale et sur des
recherches sur la diversité biologique, des
organisations telles que l’institut
Alexander von Humboldt et Bolsa Amazonía
Colombiana se sont efforcées de démontrer
que, le potentiel des ressources
biologiques de la Colombie étant immense,
il est essentiel de formuler une politique
claire concernant l’accès à ces ressources,
en y incluant une forte stratégie de
développement des marchés verts. Cette
initiative de commercialisation de la vie a
donc deux volets opposés: d’un côté, elle
encourage l’adoption d’une législation qui
réglemente l’accès aux ressources
biologiques et leur extraction: de l’autre,
elle stimule l’exploitation et l’extraction
de ces ressources.
La notion de marchés verts favorise
l’idée que les articles qui sont produits
d’une manière particulière (produits
organiques, produits communautaires,
produits traditionnels ou indigènes)
peuvent et doivent être vendus à un prix
différentiel. Il est certain que ces
articles, dont la production comporte des
valeurs supplémentaires, doivent être
évalués séparément. Pourtant, la tentative
d’exprimer en termes monétaires le tissu de
valeurs contenues dans des produits
agricoles qui sont cultivés et traités de
manière organique et communautaire, ou des
produits artisanaux fabriqués par les
populations indigènes, constitue une
offense à la complexité de la vie.
Prétendre que la solidarité, le respect,
l’affection ou la fraternité intégrés à
certains de ces produits, puissent être
mesurés en termes monétaires équivaut à
détruire leur qualité et à les simplifier
au point de leur faire perdre toute leur
valeur véritable. L’argent peut être un
moyen utile et approprié pour mesurer
certains produits du point de vue
quantitatif, mais il ne peut pas mesurer
d’autres valeurs sous-jacentes, telles que
les conditions uniques de leur production,
qui est imbue de profondes significations
sociales et culturelles. Toute tentative
dans ce sens est une attaque contre la
richesse de la vie.
Un exemple de la promotion dont
bénéficient les marchés verts est l’appel à
projets lancé conjointement en avril 2003
par le gouvernement colombien, dans le
cadre du Plan Colombie, et par la Fundación
Chemonics Colombia (qui fait partie de
Chemonics International), un fournisseur de
l’USAID. Ils offrent du soutien financier
pour des initiatives qui impliquent le
développement de nouveaux produits
agricoles et qui remplissent les conditions
fixées par le Programme de Développement
alternatif du comité consultatif
présidentiel. Les conditions mentionnées
tiennent compte du potentiel économique et
du caractère durable des produits
résultants. Suite à cet appel, 175 demandes
de financement ont été reçues, toutes
concernant des produits tels que le cacao,
le caoutchouc, les produits forestiers et
le café. Certains de ces projets, surtout
ceux qui ont trait à l’huile de palmier et
au cacao, sont maintenant mis en oeuvre,
avec l’aide du gouvernement, dans quelques
régions de la Colombie, en particulier dans
la province de Norte de Santander, sans
prendre en considération les impacts que
cela peut avoir sur la biodiversité de ces
territoires.
Le revers de la médaille est la décision
abrupte de formuler une politique nationale
pour la réglementation de l’accès à un
large éventail de ressources biologiques.
D’après l’institut Alexander von Humboldt
et la Bolsa Amazonía Colombiana, ces
ressources incluraient des graines des
forêts et des fruits amazoniens, des
papillons ornementaux et des poissons, des
ingrédients culinaires régionaux et des
paysages uniques qui peuvent faire l’objet
d’une exploitation touristique. Cette
approche est illustrée par les projets que
l’institut Alexander von Humboldt est en
train de développer avec les Sociétés
autonomes régionales (CAR) et d’autres
organismes gouvernementaux tels que le
Système environnemental national (SINA).
Ils visent à susciter, coordonner et mettre
en oeuvre des recherches sur l’impact des
politiques favorisant l’accès à la
diversité naturelle et culturelle, et
mettent l’accent sur le besoin d’élaborer
une législation cadre sur la connaissance
de la biodiversité et sur les usages de
celle-ci.
Or, il faut s’interroger sur le
véritable objectif de ces initiatives, du
moment que les politiques extractives font
déjà l’objet d’encouragements et que des
négociations ont déjà été entamées au plan
international pour décider sur l’accès et
le partage des bénéfices découlant des
ressources biologiques. De telles questions
se posent surtout du fait que rien
n’indique, en Colombie et dans d’autres
pays d’Amérique latine, que la justice ou
la distribution équitable des bénéfices
tirés des ressources biologiques soient ce
qui domine dans les transactions déjà en
cours.
En outre, au lieu de mettre l’accent sur
le besoin de réglementer l’accès aux
ressources biologiques et génétiques par
l’adoption d’un accord international
détaillé et rigoureux, ces initiatives
légitiment les tentatives des entreprises
privées et des multinationales de négocier
bilatéralement l’accès à ce qui a toujours
appartenu aux communautés indigènes et
locales, y compris un nombre incalculable
d’espèces animales et végétales, de
ressources hydriques et de connaissances
traditionnelles.
Selon les peuples autochtones et paysans
du monde entier, les négociations sur des
ressources telles que la terre, l’eau et
les espèces ne représentent pas leurs
intérêts mais ceux des “gangsters du
vivant”.
Il est tout à fait évident que la
complexité des relations bioculturelles qui
sous-tendent les croyances et les pratiques
sociales de beaucoup de communautés
afrocolombiennes, indigènes et paysannes
sont nécessairement simplifiées lorsque
ceux qui commercent avec la vie essayent de
les réduire à des marchandises pouvant être
négociées en termes monétaires. La
privatisation du vivant met en jeu les
droits légitimes de toute communauté à sa
propre culture, à la différence et à la
détermination autonome et souveraine de son
style de vie. Les négociations menées par
les “gangsters de la vie” par
l’intermédiaire d’organisations telles que
les Nations unies ou l’OMC menacent les
techniques artisanales, les méthodes
d’élevage et la production alimentaire que
les communautés ont traditionnellement
développées dans le seul but de favoriser
les rapports solidaires entre les peuples
et les nations. Par contraste, la
production dont l’unique objectif est
l’accumulation d’argent aboutit à la
destruction des marchés locaux et à la
disparition des pratiques culturelles et
sociales qui sont à la base de la vie
communautaire.
Ce qu’il faudrait exiger, c’est que les
unités agricoles paysannes, familiales ou
indigènes puissent identifier et classer de
manière autonome leurs besoins et leurs
problèmes prioritaires, pour trouver
ensuite des solutions adaptées à leurs
possibilités et à leurs droits. De même, il
est d’une importance cruciale que les
communautés productrices se chargent
directement de la commercialisation de
leurs produits, en appliquant des
stratégies et des méthodes fondées sur
leurs traditions, de sorte qu’elles
puissent non seulement vendre mais
pratiquer le troc, le prêt ou l’échange,
ainsi que la production et la consommation
collectives.
Une stratégie de ce genre, résultat de
la recherche collective et des pratiques
participatives, est susceptible de
renforcer et d’accroître les valeurs non
mesurables et non traduisibles en termes
monétaires. Elle consiste à démocratiser
les conditions de production et de
commercialisation, par une planification
communautaire et participative. Elle
comporte également le renforcement de la
capacité organisationnelle des communautés
ethniques et paysannes et la génération de
liens communautaires et de réseaux sociaux
qui accroissent les rapports de solidarité
et de respect mutuel. Finalement, elle crée
la possibilité de décider avec autonomie de
l’avenir de l’environnement biophysique, de
la distribution des excédents et de
l’affectation de l’espace.
informations
complémentaires
CENSAT Agua Viva / Friends of the
Earth Colombia