Nele Marien at the Convention on Biological Diversity

La 15e Conférence des Parties (“COP 15”) de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique débute à Montréal le 7 décembre 2022. Les parties négocieront et, espérons-le, s’accorderont, sur des objectifs en matière de biodiversité pour la décennie à venir.  

Nous avons échangé avec Nele Marien, coordinatrice du programme Forêts et Biodiversité aux Amis de la Terre International, pour comprendre en quoi les discussions et objectifs en matière de biodiversité sont si importants. 

Qu’est-ce que la biodiversité et pourquoi est-elle importante?

La biodiversité, c’est la vie sous toutes ses formes. Elle est au cœur du travail des Amis de la Terre International. Toute vie est interconnectée ; la biodiversité ne concerne pas une seule espèce ou un seul territoire, mais tous les écosystèmes et la manière dont, au sein de ceux-ci, différentes espèces vivent et travaillent ensemble, et se soutiennent mutuellement, même si l’une peut tuer l’autre. Chaque être vivant fait toujours partie du système. Les gens sapent ces systèmes vivants et, ce faisant, nous sabotons la vie elle-même. 

La déconnexion avec la biodiversité

De nombreux écosystèmes sont également des territoires autochtones, un point fondamental qui est souvent perdu de vue aujourd’hui. Les peuples indigènes font partie de l’écosystème et vivent en harmonie avec la nature – ils font partie de leurs territoires et n’en sont pas exclus. Cependant, la nature est souvent considérée, à tort, comme dépourvue d’êtres humains. Comme une donnée extérieure, un lieu où l’on va se promener le dimanche ou faire un safari. Cette déconnexion conduit les gens à utiliser et à abuser de la nature. En réalité, la biodiversité devrait être partout et imprégner positivement chaque aspect de la vie des personnes. 

Biodiversité et nature, est-ce la même chose? 

La biodiversité est la nature. Mais le mot « nature » est souvent utilisé de manière abusive. Les entreprises prétendent qu’un shampooing ou une plantation d’arbres en monoculture dépourvue de biodiversité sont naturels. Pour certaines personnes, des arbres parfaitement alignés dans une plantation sont beaux, sans que cela soit pour autant naturel. La nature est un écosystème vivant et désordonné, qui s’étend et se développe de manière organique. La cooptation du terme « nature » relève de l’écoblanchiment, une tactique d’entreprise utilisée pour justifier la destruction de la nature. Par exemple, les entreprises utilisent les termes « solutions basées sur la nature » et « nature positive » de manière positive alors qu’elles ne font rien pour la biodiversité, voire la détruisent. C’est dangereux. Les Amis de la Terre International se montrent donc prudents quant à l’utilisation du terme « nature », en particulier dans des forums tels que la CDB. Après tout, il s’agit d’une convention sur la biodiversité, pas sur la nature. La diversité est vitale. Nous comprenons la « nature » comme incluant les humains et excluant tout type de processus qui manipule la biodiversité.

Quel est l’état actuel de la biodiversité?

La biodiversité est en crise. Le rapport 2015 sur les limites planétaires, qui décrit les menaces qui pèsent sur la stabilité de notre monde et de la vie humaine, indique que la perte de biodiversité est une menace plus importante que la crise climatique. En raison des impacts humains, la disparition des espèces se produit à un rythme mille fois plus rapide que le rythme naturel. Selon le rapport d’évaluation mondiale de l’IPBES de 2019, un million d’espèces seront menacées d’extinction au cours des trente prochaines années. Il ne s’agit pas seulement d’extinction, la diversité génétique et l’abondance des espèces individuelles s’appauvrissent à un rythme terrifiant. Tout cela met en danger les écosystèmes dans leur ensemble, car les interactions entre les différentes espèces sont rompues. Si l’on ajoute à cela le changement climatique, les perspectives pour la biodiversité sont désastreuses. Par exemple, le dendroctone du pin se reproduit plus rapidement en raison du changement climatique, détruisant des forêts entières. 

Mais l’agriculture industrielle ou les produits agricoles ont de loin le pire effet sur la biodiversité. 

Les monocultures couvrant sur de vastes étendues de terres, la culture d’une seule espèce, les rend vulnérables aux maladies et les rend dépendantes aux pesticides. L’agroécologie, en revanche, permet une biodiversité agricole dans laquelle les espèces s’équilibrent et se protègent mutuellement. 

L’impact des installations humaines, des infrastructures et de l’exploitation minière est également très négatif pour la biodiversité.

Climat et biodiversité 

L’attention portée récemment aux questions climatiques a donné lieu à la croyance erronée selon laquelle la biodiversité résoudra le problème du climat, grâce au stockage du carbone qu’offrent les forêts. Les COP sur le climat appellent à une plus grande biodiversité pour capturer le carbone afin que les personnes et les entreprises puissent continuer à émettre. En réalité, le changement climatique mine la biodiversité. Nous devons aborder les crises du climat et de la biodiversité de manière intégrée et veiller à ce que les solutions proposées fonctionnent pour les deux. Malheureusement, c’est loin d’être le cas actuellement. 

Qu’est-ce que la COP 15 de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique et en quoi est-elle si spéciale? 

La réunion de la CDB à Montréal vise à définir le cadre mondial pour la biodiversité. Ce cadre politique pour la biodiversité 2020-2030 fait suite aux objectifs de 2010-2020 d’Aichi convenus à Nagoya, au Japon : un ensemble de 20 objectifs qui étaient bons, mais qui n’ont pas été mis en œuvre. 

Les Amis de la Terre seront présents pour sensibiliser aux dangers de concepts tels que celui de « Nature Positive », vide de sens et qui permet de détruire la biodiversité dans une zone à condition qu’elle soit restaurée ailleurs, souvent sous forme de plantations d’arbres qui détruisent la biodiversité. Ce concept dangereux se trouve au cœur du Cadre mondial pour la biodiversité.

Nous demanderons également un changement de système. Les tentatives visant à préserver le modèle économique actuel au détriment de la biodiversité doivent être éradiquées une fois pour toutes de la Conférence des Parties de la CDB. 

Quels sont les défis possibles à Montréal?

Le processus de négociation a été difficile, du fait du Covid-19 et d’un processus qui a empêché les pays de s’engager pleinement les uns avec les autres jusqu’à très tard. L’intégration de la biodiversité sera une pierre d’achoppement majeure. Il s’agit d’une décision distincte en cours de discussion qui décrit comment la biodiversité doit être prise en compte dans tous les secteurs – économie, agences, entreprises, ministères, etc. Si elle est bien mise en œuvre, elle pourrait changer pour le mieux la façon dont le monde traite la biodiversité. Mais le texte a été défini par une Commission réduite, qui a ensuite été fortement influencée par un autre groupe d’acteurs, principalement des entreprises. La réglementation gouvernementale est presque entièrement absente. En conséquence, ce texte clé est maintenant rempli de propositions de greenwashing et de fausses solutions – une véritable proposition néolibérale. Il est peu probable qu’il y ait suffisamment de temps pour en discuter à Montréal. La crainte est que ce texte, qui diminue l’impact de la croissance économique et de l’avidité des entreprises sur la biodiversité, soit accepté sans discussion.

En effet, l’influence croissante des entreprises au sein de la CDB est une réelle préoccupation. Leurs tactiques consistent notamment à infiltrer les délégations, à payer pour apporter une certaine vision et à revendiquer un soutien faussement scientifique. Le plus dangereux est la conviction de la CDB et des gouvernements que les entreprises doivent prendre part à la discussion car ce sont elles qui doivent changer. Protéger la biodiversité signifie limiter la cupidité des entreprises. 

À quoi ressemblerait une issue positive des négociations?

Nous nous engageons dans la CDB parce qu’elle a réussi à définir une série de décisions positives au fil des ans, qui sont utiles aux peuples autochtones et à la société civile pour défendre la biodiversité. Nous devons avoir de l’espoir pour la COP15.

Les droits sont essentiels

Les droits humains, les droits des peuples autochtones et des communautés locales et les droits des défenseurs de l’environnement doivent figurer dans le texte principal, et non dans le préambule, largement ignoré. Ceci est particulièrement important pour le texte relatif aux zones protégées. Le monde a besoin de zones qui sont principalement orientées vers la préservation des écosystèmes. Ces zones doivent être créées avec une bonne gouvernance, en s’appuyant sur la préservation des droits des peuples autochtones et des communautés locales, le cas échéant. Malheureusement, de nombreux États et ONG de conservation veulent exclure les personnes des zones protégées. Or, l’humain peut interagir positivement avec la biodiversité et les écosystèmes, comme l’illustrent les peuples autochtones depuis des milliers d’années. Les écosystèmes les mieux préservés sont ceux dans lesquels vivent les peuples autochtones . Les défenseurs de l’environnement méritent également une reconnaissance particulière. Nous ne pouvons pas sauver la biodiversité sans défendre ceux qui la défendent. La justice sociale et la justice environnementale vont de pair.

Nous attendons également des décisions positives sur l’agroécologie comme seule alternative plausible à l’agrobusiness, sur la limitation de l’impact des entreprises sur la biodiversité, et sur d’autres objectifs en matière de pollution et de conservation des espèces. 

Un dernier mot avant la CDB

La biodiversité, c’est la vie. La COP15 de la CDB décidera des politiques qui protégeront ou non la vie. Participez à la lutte pour en faire une réussite!