"The land belongs to the Mozambicans, not to France". Credit: Justiça Ambiental JA! / FoE Mozambique

Total, quatrième groupe pétrolier et gazier mondial, s’est construit un empire néocolonial autour de l’extraction des énergies fossiles. L’extraction, la prédation et les violations des droits humains semblent être le mode opératoire habituel de cette multinationale. S’appuyant sur son passé colonial, notamment en Afrique et au Moyen-Orient, Total exploite les pays du Sud dotés d’abondantes ressources pour générer des profits qui sont ensuite exportés vers les pays riches. Les impacts dévastateurs sur l’environnement, le climat, la société et l’économie, tout comme la responsabilité de la multinationale et la justice pour les personnes impactées restent des sujets impossibles à aborder.

Renforcer les réglementations en matière de droits humains, de l’environnement ou du droit du travail reste un combat acharné, ces mesures risquant de diminuer les profits de la multinationale. Menés par celles et ceux qui sont en première ligne d’un système économique mondial qui permet et encourage les actions de Total, les mouvements et les peuples du monde entier font toutefois naître un espoir à l’échelle internationale tout en poursuivant leur lutte pour la justice.

Le GNL du Mozambique et le cadre colonial de Total

L’histoire de Total est ancrée dans l’histoire coloniale de la France, et ses activités actuelles en sont le reflet. Créée au lendemain de la Première Guerre mondiale, la Compagnie française des pétroles, une entreprise privée renommée Total par la suite, a été soutenue par le gouvernement français pour mettre en place une politique pétrolière nationale. La multinationale s’est développée de manière agressive dans les colonies françaises, notamment en Afrique du Nord et de l’Ouest.

Dans des pays comme l’Algérie, des projets d’extraction à grande échelle ont été mis en place dans un cadre colonial qui privilégiait l’approvisionnement énergétique de la France au détriment des communautés locales.

Les ressources de l’État français, y compris sa diplomatie économique, ont été mises au service de Total pour l’aider à se développer à l’échelle mondiale, notamment en Afrique. Alors que le sentiment anti-français s’est amplifié ces dernières décennies en Afrique francophone (en raison de l’héritage brutal et persistant du colonialisme français dans cette région), Total a également commencé à s’étendre vers d’autres pays de la région où la multinationale n’avait pas de liens historiques forts. Ces opérations néocoloniales sont aujourd’hui illustrées par le cas du projet de gaz naturel liquéfié (GNL) de Total au Mozambique dans la région de Cabo Delgado.

Le projet GNL du Mozambique vise à exploiter des gisements de gaz en eaux profondes pour en extraire du gaz naturel, qui sera ensuite acheminé par un gazoduc sous-marin pour être liquéfié dans un immense parc industriel à terre.

Des organisations de défense des droits humains et des communautés locales ont rassemblé des preuves concernant l’expropriation de terres, le déplacement massif des communautés côtières, la perte de moyens de subsistance, la dégradation de l’environnement et les violations des droits humains. Les impacts du projet pourraient être dévastateurs et irréversibles, notamment pour les espèces en danger critique d’extinction et les écosystèmes uniques de l’archipel des Quirimba, une réserve de biosphère de l’UNESCO.

L’expansion des industries extractives, en particulier du gaz et des rubis, a exacerbé les sentiments d’exclusion préexistants, les inégalités socio-économiques et les conflits territoriaux et intercommunautaires historiquement enracinés, contribuant ainsi à l’émergence de conflits armés menés par des groupes insurgés. Total est même allé jusqu’à financer une force de sécurité spéciale composée de soldats mozambicains pour protéger ses installations, ce qui soulève des questions sur la complicité de Total dans les crimes de guerre perpétrés par ces militaires. Les infrastructures gazières étant considérées comme une cible principale pour les insurgés, les communautés locales doivent faire face à des risques élevés pour leur sécurité.

Et où va tout ce gaz ? Bien qu’il soit extrait et traité au Mozambique, il n’est pas principalement destiné à répondre aux besoins énergétiques locaux. Il est au contraire destiné à l’exportation. Il finira par être expédié vers les marchés internationaux, au profit avant tout des actionnaires de Total.

Sacrifier les communautés, exporter les profits

Les activités de Total s’inscrivent dans un système économique colonial mondial dans lequel les pays riches en ressources naturelles sont contraints de rester dépendants de l’exportation de matières premières tout en important des produits finis à des prix plus élevés. La richesse s’en va tandis que les communautés vivant au plus près des sites d’extraction continuent souvent de subir la pauvreté, la dégradation de l’environnement, les violations des droits de l’homme et des services publics limités.

En d’autres termes, l’extraction des combustibles fossiles repose depuis toujours sur des échanges inégaux entre les régions productrices de ressources et les nations riches consommatrices. Le pétrole, le charbon et le gaz extraits du Sud génèrent d’énormes profits pour les multinationales, qui profitent en fin de compte aux investisseurs et aux institutions financières du Nord.

Total Mozambique 2

Cette injustice devient encore plus flagrante dans le contexte de la crise climatique, car ce sont les plus vulnérables et celles et ceux qui y ont le moins contribué qui sont les plus touché·e·s. Les communautés du Sud, ainsi que les communautés marginalisées du Nord qui subissent déjà les conséquences de l’extraction, sont confrontées à une injustice supplémentaire.

Le Mozambique, qui se trouve aujourd’hui en première ligne de l’expansion du gaz fossile aux mains de Total et d’autres multinationales, est aussi l’un des pays les plus vulnérables à la crise climatique, subissant presque chaque année des phénomènes météorologiques extrêmes comme des cyclones, des inondations massives et des sécheresses.

« C’est pour ça que nous nous battons pour un traité onusien contraignant, fort et efficace, afin de garantir que les multinationales soient réglementées. Les communautés touchées à Cabo Delgado et partout dans le monde résistent et dénoncent les projets énergétiques destructeurs et néocoloniaux, en revendiquant leur droit de dire non. »

Erika Mendes, Justiça Ambiental JA! / AT Mozambique

Les dynamiques néocoloniales sur lesquelles s’appuient les multinationales comme Total sont étroitement liées à la crise climatique, à la dégradation de l’environnement et aux violations des droits humains.

Alors que ces multinationales ne pensent qu’à leurs profits, nos solutions doivent mettre les peuples au centre des discussions. En d’autres termes, il ne peut y avoir de véritable justice climatique ni de souveraineté sans démantèlement du pouvoir des multinationales et sans mettre fin à leur impunité.

Vers un Traité contraignant des Nations unies

Les multinationales néocoloniales comme Total se sont structurées pour opérer à travers plusieurs juridictions, ce qui représente un énorme défi pour garantir la responsabilité et la justice envers les communautés touchées.

Une multinationale peut avoir son siège social dans un pays, être financée dans un autre, être enregistrée via des filiales ailleurs, pour mener des projets dans plusieurs autres États. Au final, les communautés touchées par des dommages environnementaux ou des violations des droits humains, au Mozambique par exemple, se heurtent souvent à des obstacles juridiques, à des frais de justice élevés et à un accès difficile à la justice.

Alors, tout comme les multinationales opèrent à l’échelle mondiale, la responsabilité juridique et la solidarité doivent elles aussi s’étendre au-delà des frontières.

C’est pourquoi des mouvements et des organisations comme les Amis de la Terre International, Justiça Ambiental JA! / AT Mozambique, AT France, ainsi que les communautés touchées et les peuples autochtones en première ligne face au pouvoir des multinationales, réclament un traité international juridiquement contraignant sur les multinationales et les droits de l’homme.

Ce Traité contraignant fixerait des obligations claires pour les multinationales, renforcerait les mécanismes de responsabilité des multinationales, garantirait l’accès à la justice pour les communautés touchées et aiderait à empêcher les multinationales de se soustraire à leurs responsabilités.

Aujourd’hui, le néocolonialisme se manifeste à travers des relations économiques dans lesquelles la richesse, les ressources et le pouvoir de décision continuent de circuler du Sud vers le Nord. Pour remettre en cause ces dynamiques, il ne suffit pas de dénoncer des projets isolés. Il faut transformer les règles internationales qui permettent aux multinationales trop puissantes de régner en toute impunité, au détriment du climat, de notre environnement, de notre souveraineté et des droits humains.

Les communautés qui résistent à des projets comme celui du GNL au Mozambique ont montré à maintes reprises que les luttes locales sont liées à ces systèmes mondiaux de finance, de commerce et de consommation. Construire une solidarité internationale est donc essentiel, non seulement pour soutenir les personnes touchées, mais aussi pour remettre en cause les inégalités structurelles qui continuent de façonner l’économie mondiale.

Ce n’est que lorsque les communautés auront un réel pouvoir sur les ressources de leur territoire, et que les multinationales pourront être tenues responsables où qu’elles opèrent, que l’héritage de l’exploitation minière pourra vraiment céder la place à un avenir plus juste et plus équitable. Au niveau mondial, ce combat se mène dans le cadre des négociations visant à établir un traité contraignant de l’ONU sur les multinationales, dont on a un besoin urgent — un traité mené par les communautés et ancré dans leurs luttes quotidiennes, comme celles de Cabo Delgado.