De l’île de Pari en Indonésie, qui est en train de sombrer, à un glacier qui fond en Suisse : un appel à la justice climatique
Ce blog a été rédigé conjointement par Agus Dwi Hastutik et Lilli Poser de WALHI / Les Amis de la Terre Indonésie, avec la contribution de Sam Cossar des Amis de la Terre International.
Pour Asmania et Arif Pujianto, les premiers frimas de ce début septembre en Suisse n’ont pas refroidi leur courage dans la salle d’audience. Ils ont fait le long voyage depuis l’île de Pari, une petite île au nord de Jakarta, en Indonésie, jusqu’à la ville de Zoug, en Suisse, pour affronter Holcim, un géant suisse de la cimenterie, devant le tribunal cantonal. Le 3 septembre 2025, ils ont assisté à la première audience du procès climatique intenté par les habitants de l’île indonésienne.
« J’ai fait un long voyage et laissé mes enfants à la maison pour pouvoir être ici. Je suis présente parce que ma famille et moi ressentons chaque jour les effets directs et les menaces du changement climatique. Je m’inquiète pour l’avenir de mes enfants. Où irons-nous si notre seule île disparaît ? », remarque Asmania, animée par sa volonté de réclamer la justice climatique pour son île et sa communauté.
La communauté de l’île de Pari, dont les moyens de subsistance dépendent de la pêche et du tourisme, a subi les effets dévastateurs de la crise climatique. Elle est confrontée à l’élévation du niveau de la mer, à des inondations récurrentes dues aux marées et à l’augmentation de la température de l’eau. Avec l’élévation du niveau de la mer, environ 11 % de la surface de l’île de Pari est déjà submergée. Ces conséquences du changement climatique ont détruit des maisons, impacté le tourisme, réduit les stocks de poissons et provoqué la salinisation des nappes phréatiques d’eau potable. Les parents n’ont plus les moyens d’envoyer leurs enfants à l’école, se débattent pour nourrir leur famille et s’inquiètent de savoir où les générations futures iront vivre quand l’île sera devenue inhabitable.Asmania et Arif, ainsi que Mustaghfirin (Bobby) et Edi, leurs collègues petits pêcheurs, poursuivent en justice le groupe cimentier pour son rôle dans la crise climatique. Ce procès sans précédent est seulement le deuxième dans lequel des plaignants des pays du Sud global poursuivent une grande entreprise émettrice de CO2 basée dans le Nord à cause de sa contribution au changement climatique (le premier est le procès intenté par un agriculteur péruvien contre le fournisseur d’énergie allemand RWE en Allemagne).
Depuis 1950, Holcim a joué un rôle clé dans l’aggravation du changement climatique, émettant plus de 7 milliards de tonnes de Gaz à effet de serre, contribuant à l’élévation du niveau des mers qui menace de submerger l’île de Pari. Les plaignants exigent que Holcim réduise ses émissions de 69 % d’ici 2040 et contribue financièrement aux mesures d’adaptation sur l’île de Pari ainsi qu’aux compensations pour les pertes et dommages irréversibles causés à l’île.
Cette affaire montre que la justice climatique ne se limite pas à la réduction des émissions, mais qu’elle implique également d’apporter des solutions aux personnes affectées et de soutenir les mesures d’adaptation, ainsi que la compensation pour les pertes et dommages des pertes et des dommages.
« Chaque tonne de CO₂ réduite est d’une valeur inestimable pour nous, et chaque montant qui nous aidera à nous adapter et à réparer les dommages est extrêmement important pour nous et notre avenir », a ajouté Asmania.
Forger la solidarité et créer des liens à l’échelle mondiale
Il existe un lien évident entre la fonte des glaciers que les plaignants ont visités en Suisse avant la première audience et l’engloutissement de petites îles à travers le monde, comme l’île de Pari. Tout ces phénomènes sont le résultat du changement climatique, et les communautés locales, qui en première ligne de la crise climatique, sont confrontées à des conséquences dévastatrices pour leur survie.
Mais ces communautés ne restent pas les bras croisés : elles se mobilisent pour résister et se confronter aux grands pollueurs et exiger justice. L’art est l’une des formes de cette résistance.
La nouvelle fresque réalisée sur l’île de Pari par l’artiste Tohjaya Tono du collectif Artivists, en collaboration avec des jeunes de la région et avec le soutien de HEKS, WALHI / ATI et les Amis de la Terre International, représente la réalité vécue par la communauté. Son message, « Jangan Tunggu Kami Tenggelam » (Ne laissez pas l’île de Pari sombrer), appelle tous ceux qui la voient à prendre conscience du sort de l’île. Outre sa version murale sur l’île de Pari, les groupes membres des Amis de la Terre en Suisse, en Angleterre, aux Pays-Bas, en Inde, au Japon, au Togo, au Népal, en Australie et en Hongrie en ont collé des versions plus petites sur les murs de leurs villes en signe de solidarité.
L’action suscite l’espoir et favorise le changement. Le fait d’agir de manière équitable et d’incarner le changement que nous voulons voir se réaliser incite les autres à suivre notre exemple et nous donne la force et la motivation de nous opposer aux systèmes d’exploitation et d’oppression.
Holcim et d’autres grandes entreprises polluantes misent sur le fait que nous nous sentirons impuissants face à la crise climatique. Mais le procès de l’île de Pari et l’activisme créatif montrent notre pouvoir, notre solidarité et notre capacité à résister. Nous allons voir sous peu si les tribunaux suisses sont prêts à se saisir de ce cas révolutionnaire en soi. Mais quoi qu’il en soit, nous continuerons à nous battre pour que les entreprises soient traduites en justice et aient à rendre des comptes pour leurs crimes climatiques.
Dans le cadre de la prochaine étape visant à mettre fin à l’impunité des entreprises, les Amis de la Terre International et ses groupes-membres participeront à la 11e session de négociation autour du Traité contraignant des Nations unies afin d’obliger les entreprises transnationales à rendre des comptes pour de leurs violations des droits humains et permettre aux communautés affectées, à l’instar de celles de l’île de Pari, d’avoir accès à la justice et à la réparation. Cette lutte pour un traité contraignant convenu à l’ONU s’inscrit dans le cadre plus large du combat visant à démanteler le pouvoir des entreprises et à reconquérir la souveraineté des peuples. Elle est indissociable de la lutte pour parvenir à un changement systémique et à la mise en place de solutions concrètes face à la crise climatique, à travers des mesures fondées sur l’équité, la justice et la durabilité écologique.