Une délégation des Amis de la Terre International a participé à la 7e Rencontre internationale sur l’agroécologie, l’agriculture durable et le coopérativisme, qui a eu lieu à Cuba du 17 au 23 novembre 2019, organisée par l’Association nationale de petits agriculteurs (ANAP, membre de La Vía Campesina). C’était la première fois que des représentants de toutes les régions de la fédération se réunissaient pour parler d’agroécologie dans le cadre du programme Souveraineté alimentaire.

Une activité importante s’est déroulée pendant les trois premiers jours de la rencontre : les participants, répartis en six groupes, ont visité 37 exploitations agricoles de 17 municipalités des provinces d’Artemisa, Mayabeque et La Habana. Ces exploitations appartiennent à six Coopératives de production agricole (CPA) et à douze Coopératives de crédit et services (CCS). Au total, 3 315 coopératives cubaines  font partie de l’ANAP (858 CPA et 2457 CCS).

Les CPA exploitent collectivement des parcelles privées, tandis que les CCS regroupent plusieurs petits exploitants pour bénéficier de meilleures conditions en matière de crédits, d’accès aux marchés et d’organisation. En plus, 4 078 autres coopératives intègrent les Unités de base de production coopérative (UBPC) qui sont membres du Syndicat des travailleurs agricoles.

« À Cuba, la fierté paysanne est une source de culture et d’identité, et les agriculteurs sont conscients du rôle clé qu’ils jouent dans l’alimentation du pays. »

– Martha Silva, Madre Tierra – Amis de la Terre Honduras

ANAP meeting 2019

Ces visites ont été riches en enseignements pour toute la délégation. Nous avons pu voir, dans la pratique, de nombreux éléments de notre vision de la souveraineté alimentaire et de l’agroécologie, tels que l’harmonie écologique et la réforme agraire, et une organisation sociale et politique très sophistiquée.

« Nous avons beaucoup à apprendre en matière d’agroécologie. À Cuba et en Amérique latine, ce terme n’implique pas seulement d’avoir des connaissances scientifiques, il suppose aussi l’existence de politiques publiques concernant la production, la commercialisation et la distribution d’aliments sains et abordables. La rencontre m’a ouvert les yeux. Le système de production et de distribution est tel qu’il n’y a pas de concurrence avec les sociétés transnationales. »

– Hemantha Withanage, CEJ – Amis de la Terre Sri Lanka.

Notre délégation internationale

Notre délégation était constituée par des représentants d’organisations d’Amis de la Terre de nos quatre régions, plus les coordinateurs internationaux du programme Souveraineté alimentaire et quelques membres de son groupe de pilotage (ceux du Nigeria, du Honduras et d’Europe).

Les Amis de la Terre Amérique latine et Caraïbes (ATALC) ont été représentés par des membres de Sobrevivencia (Paraguay), Madre Tierra (Honduras) et CESTA (El Salvador). Jordens Vänner (Amis de la Terre Suède) a représenté la région Europe. Les Amis de la Terre Asie – Pacifique (APac) ont été représentés par des membres de BELA (Bangladesh), WALHI (Indonésie) et CEJ (Sri Lanka). Des délégués d’ERA (Nigéria) et de JA! (Mozambique) ont représenté les Amis de la Terre Afrique.

Friends of the Earth International delegation at agroecokogy meeting Cuba 2019

Cette 7e Rencontre a eu lieu à Güira de Melena (province d’Artemisa) du 17 au 23 novembre. 200 délégués de 41 pays y ont participé, parmi lesquels figuraient des membres d’organisations paysannes et écologistes, dont plusieurs de La Vía Campesina. Ils ont assisté à des panels et à des conférences sur la durabilité écologique, économique et sociale dans les exploitations agroécologiques, sur des expériences dans la promotion de l’agroécologie dans le monde, et sur les mesures prises par le gouvernement cubain pour respecter le programme de développement durable 2030.  L’accent a été mis en particulier sur l’atténuation du changement climatique et sur les conséquences de l’embargo économique pour l’agriculture cubaine.

Sur les 37 exploitations visitées, certaines sont certifiées ‘100 % écologiques’ ; d’autres sont en passe de l’être et appliquent déjà des méthodes agroécologiques à la plupart de leur production, tandis que quelques-unes commencent à introduire les changements nécessaires. La plupart des exploitations sont familiales ; les récoltes sont affectées à l’auto-approvisionnement ou vendues à la coopérative à laquelle elles appartiennent. Les petits exploitants produisent 65 % des aliments consommés à Cuba.

Pour la délégation d’ATI, ces visites ont été une expérience stimulante : elles ont permis de réaffirmer que l’agroécologie en tant que système est un moyen d’atteindre la souveraineté alimentaire.

Les politiques publiques pour la promotion de l’agroécologie

L’une des clés de la transition vers l’agroécologie est le soutien que l’État peut assurer en mettant en place un grand nombre de politiques publiques à appliquer aux divers niveaux gouvernementaux (national, provincial et municipal). Ces politiques portent sur les questions suivantes :

  • l’achat direct par l’État de la production des coopératives, déterminé par des contrats signés au début de chaque cycle ;
  • la promotion du coopérativisme ;
  • la promotion de la distribution de terres de l’État aux paysans qui veulent produire des aliments sains pour le peuple cubain ;
  • des cours de formation politique et technique, avec des facilitateurs et des responsables qui favorisent les méthodes d’apprentissage réciproque ;
  • des programmes de crédits et d’assurances pour la production ;
  • des programmes de recherche et de développement, avec la participation directe de paysans et paysannes ;
  • le développement, la production et la vente d’intrants ;
  • des comptes en banque ;
  • le transport et l’entreposage ;
  • l’inclusion des jeunes et des femmes dans l’agriculture, avec des évaluations participatives pour évaluer leur participation et assurer l’égalité d’opportunités.

« La mise en œuvre de ce système est fondée sur le renforcement collectif des connaissances, sur la participation et sur l’engagement des petits producteurs à nourrir le peuple, avec le soutien des politiques publiques. »

– Martín Drago et Kirtana Chandrasekaran, coordinateurs du programme Souveraineté alimentaire des Amis de la Terre International.

Organic vegetables - agroecology meeting Cuba 2019

Produire pour satisfaire les besoins du pays

Les coopératives ont des effets réels sur la population : la production agricole assure l’approvisionnement de centres pour enfants, d’écoles, de foyers pour personnes âgées et d’hôpitaux parmi bien d’autres institutions ; elle parvient aussi à des hôtels et des restaurants, garantissant l’approvisionnement du secteur touristique, si important pour l’économie cubaine. Au début de l’année, chaque coopérative CPA planifie sa récolte de fruits, de légumes, de céréales, d’oléagineux, de graines, de viandes d’œufs, de lait et de miel en fonction des besoins déterminés par l’État. Certaines coopératives ont aussi des « mini-industries », comme celle de la ferme Pica Pica, membre de la CCS Antonio Maceo de Mayabeque. Elles produisent des conserves de fruits (de goyave, par exemple) qu’elles vendent ensuite dans leurs propres points de vente, sans que des intermédiaires interviennent dans les prix.

« Nous sommes épatés par ce degré d’organisation sociale et politique qui permet de mettre en place et de développer l’agroécologie, avec des agriculteurs qui produisent des cultures diverses à petite échelle. »

– Vanessa Carabelas, JA! – Amis de la Terre Mozambique.

Au cours de plusieurs visites on a eu des échanges avec les Assemblées d’évaluation  préalables au 12e Congrès de l’ANAP qui aura lieu en 2020.

Agroecology meeting in Cuba 2019 - street sign

Les femmes et les jeunes sont des protagonistes de l’agroécologie

Afin d’assurer la participation des femmes et des jeunes à la production agroécologique, le projet Enlace Cooperativo (mis en place par le gouvernement cubain et la coopération européenne) a effectué pendant ces dix dernières années des évaluations participatives dans plusieurs coopératives de la municipalité de Contramaestre, province de Santiago de Cuba. Des enquêtes et des interviews d’hommes et de femmes ont permis de détecter l’existence de rôles basés sur des stéréotypes de genre (qui fait quoi, qui prend quels types de décisions), et de prévoir les changements nécessaires pour assurer l’égalité des sexes et d’opportunités (ce qu’on veut obtenir, comment faire pour y parvenir, qui va le faire, combien cela coûte, combien de temps il faut, quels sont les résultats attendus).

Woman in Cuba

Bien qu’il s’agisse d’expériences récentes, des représentantes de l’ANAP espèrent les reproduire dans tout le pays pour accroître l’accès des femmes à des postes hiérarchiques (tels que la présidence des CPA et des CCS). Il faut dire que beaucoup de femmes ont déjà des postes d’importance cruciale pour la durabilité des coopératives, en tant que directrices d’organisations de base, de comptables ou de promotrices et facilitatrices des méthodes agroécologiques. À l’ANAP, on espère aussi que davantage de femmes deviendront propriétaires de terres, ce qui leur permettra de prendre des décisions concernant les ressources et de redistribuer les tâches ménagères et familiales.

« Tout ce que nous disons dans le programme Souveraineté alimentaire d’ATI s’est matérialisé ici : que les agents du changement sont les agriculteurs ; que nous avons besoin d’une production agroécologique très forte, qui compte le soutien de l’État, y compris la création, de la part d’institutions scientifiques, d’intrants tels que des microorganismes efficaces pour le contrôle des ravageurs et des maladies. Nous savons que l’agriculture conventionnelle n’est pas la solution. Au contraire, elle ne fait qu’engendrer la pauvreté, la perte de sols et de biodiversité, la pollution de l’eau. Nous partons avec des énergies renouvelées pour faire avancer le changement dans nos propres territoires. »

– Walter Gómez, CESTA – Amis de la Terre El Salvador.

Le développement économique et social pour riposter à l’embargo états-unien et au changement climatique

À l’heure actuelle, les producteurs membres des coopératives sont 414 000, ou trois millions si l’on compte leurs familles. Ainsi, l’agriculture crée de l’emploi pour 25 % de la population active du pays. Ceci coïncide avec la Stratégie environnementale nationale, qui met l’accent sur l’atténuation du changement climatique (en visant à diminuer les émissions de gaz à effet de serre) et qui s’occupe de ses conséquences (ouragans, sécheresse, etc.), car l’agroécologie joue un rôle primordial dans le refroidissement de la planète.

D’autre part, l’agroécologie est un outil important pour résister à l’embargo économique, commercial et financier imposé par le gouvernement des États-Unis (en dépit des 28 résolutions approuvées par l’ONU qui exigeaient de mettre fin à ces mesures illégales et restrictives). L’interdiction d’accès à des crédits internationaux et les lois qui pénalisent ceux qui parviennent à introduire des combustibles dans le pays impliquent un déficit en ressources et l’obligation d’économiser l’énergie.

Soixante ans après la loi sur la réforme agraire approuvée après la révolution de 1959, la production locale d’aliments a réussi à s’adapter et à devenir de plus en plus agroécologique, en résistant à la ‘guerre biologique’ responsable de l’introduction de ravageurs et de maladies dans les matières premières.

ANAP meeting 2019 fighting the blockage with agroecology

À la fin de la 7e Rencontre, les délégations de La Vía Campesina ont approuvé une déclaration où elles condamnent l’embargo des États-Unis contre Cuba et réclament qu’il soit levé sans délai ; la déclaration condamne également la répression des peuples bolivien, chilien et colombien et réaffirme l’esprit internationaliste et solidaire des organisations paysannes.

La participation à cette rencontre, l’échange d’opinions et d’expériences avec des guajiros (paysans cubains) sur le terrain, dans leurs terres et coopératives, et avec des organisations sociales du monde entier, ont permis à la délégation d’ATI de réaffirmer que l’agroécologie est un système de vie qui, à l’aide de politiques publiques appropriées est capable de nourrir la population mondiale avec des aliments sains et en garantissant la justice sociale, économique, environnementale et de genre.

Images : Azul Cordo, Radio Monde Réel, et Martín Drago, Amis de la Terre International.