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Ce qui suit est un article d’opinion rédigé par Pablo Fajardo, membre de l’Union des personnes affectées par Texaco (aujourd’hui Chevron) / Amis de la Terre Équateur.

Alors que les négociateurs sur le climat se réunissent cette semaine à Bonn, en Allemagne, puis plus tard dans l’année à Belém, au Brésil, à l’occasion de la COP30 et du Sommet des peuples, une réalité reste cruellement absente des discussions officielles : la crise climatique n’est pas seulement un échec politique, elle est le résultat direct du pouvoir incontrôlé des multinationales, toute-puissance rendue possible par un système mondial qui protège les pollueurs et punit ceux d’entre nous qui osent lui résister.

La crise climatique exige que les gouvernements prennent des mesures urgentes pour réduire les émissions et opérer la transition vers de nouveaux systèmes énergétiques renouvelables au service des populations. Cela signifie que les multinationales du secteur des énergies fossiles doivent être amenées à cesser de polluer et à mettre fin à des décennies de destruction. 

Je vous écris depuis le cœur de l’Amazonie équatorienne, où la lutte des communautés autochtones et des communautés les plus exposées est un avertissement pour le monde entier : il existe un sinistre héritage de devastations dont l’industrie des énergies fossiles s’est rendue responsable et qui ne doit pas tomber dans l’oubli. Nous ne pourrons parvenir à la justice climatique tant que l’impunité des multinationales prévaudra.

Les crimes commis par Chevron en Équateur sont bien documentés. Pendant près de quatre décennies, la multinationale a extrait du pétrole de nos terres au mépris total de la vie, déversant intentionnellement plus de 60 milliards de litres de déchets toxiques dans les rivières et laissant 880 fosses à ciel ouvert, remplies de poison, à travers 480 hectares de forêt tropicale. Chevron a généré des dizaines de milliards de bénéfices grâce à cette dévastation et, lorsqu’il a finalement semblé qu’elle allait devoir rendre des comptes, elle a plié bagage et fui le pays.

Chevron fuit ses responsabilités

Après des années de luttes juridiques menées par les communautés affectées, les tribunaux équatoriens ont condamné Chevron à payer 9,5 milliards de dollars pour réparer ses dégâts et indemniser les personnes lésées. Au lieu d’honorer cette décision, Chevron a lancé une campagne mondiale pour échapper à son obligation de reddition de comptes, révélant au grand jour à quel point les systèmes juridiques et financiers actuels sont détournés au profit des seuls intérêts des multinationales, au détriment des droits humains.

Chevron a intenté des dizaines de poursuites judiciaires à titre de représailles contre des dirigeants autochtones, contre des avocats, des ONG et des alliés à travers le monde, dans le but de nous isoler. La multinationale a engagé des espions et des agents de sécurité privés pour surveiller, intimider et harceler ceux qui participent à notre combat pour la justice. Aujourd’hui, par le biais d’un tribunal arbitral international – un système juridique secret et biaisé en faveur des multinationales – Chevron poursuit l’État équatorien afin de bloquer l’exécution du jugement.

Ce cas est loin d’être isolé. Dans le monde entier, les sociétés transnationales utilisent les mécanismes de « Règlement des Différends entre Investisseurs et États »  (RDIE ou ISDS)  pour intimider les gouvernements et se soustraire à leurs responsabilités. Ces tribunaux d’arbitrage opèrent à huis clos, sans que les communautés concernées aient leur mot à dire et sans tenir compte des droits humains ou environnementaux. Si une multinationale estime qu’une réglementation environnementale ou une décision de justice affecte ses profits, elle peut poursuivre l’État en justice et, le plus souvent, elle gagne son procès.

Mais si un enfant meurt après avoir bu l’eau empoisonnée d’une rivière ? Si une communauté autochtone perd ses terres, sa santé et son avenir ? Où est la justice pour eux ?

En première ligne contre l’architecture de l’impunité

Maintes et maintes fois, les multinationales commettent des crimes contre les populations et la planète sans jamais être inquiétées. Pendant ce temps, ce sont les plus démunis et les plus marginalisés qui souffrent le plus. En Amazonie équatorienne, nous vivons déjà la réalité aggravée de l’effondrement climatique et des crimes des multinationales. En 2024, notre région a été confrontée à l’une des pires sécheresses de son histoire. Les rivières se sont asséchées, isolant des centaines de communautés. Les poissons sont morts en masse dans les eaux polluées. Avec le manque de précipitations, les populations n’avaient d’autre choix que de boire de l’eau contaminée par le pétrole et les déchets miniers. Les enfants sont tombés malades et les personnes âgées sont mortes. Tout cela est aggravé par l’inaction flagrante des gouvernements, qui sont souvent plus occupés à protéger les criminels en col blanc qu’à protéger leurs populations ou les générations futures.

Obtenir justice pour les communautés affectées doit être au cœur de la lutte mondiale contre le changement climatique. Nous ne sommes pas de simples dommages collatéraux dans la course effrénée au profit. Nous ne sommes pas de simples statistiques dans des rapports sur le développement durable. Nous sommes des personnes qui avons des droits, une dignité et un message que le monde doit entendre : sans justice, il n’y a pas de véritable action pour le climat.

Chevron est la référence en matière d’impunité des multinationales et le reflet parfait de la criminalité des multinationales, mais notre combat ne se limite pas à une seule multinationale. En gagnant notre combat contre Chevron, nous voulons créer un précédent mondial. Nous voulons montrer qu’aucun pollueur, aussi puissant soit-il, n’est au-dessus de la loi et ne peut s’absoudre de rendre des comptes. C’est pourquoi cette bataille est importante pour tous les mouvements qui luttent pour la justice climatique et environnementale. Le même appareil transnational qui protège Chevron protège d’autres intérêts liés aux combustibles fossiles, à l’exploitation minière, à l’agro-industrie et à la finance, exacerbant ainsi la crise climatique. Si nous ne nous attaquons pas de front à ce système, les promesses en matière de climat resteront lettre morte.

Sur la route de Belém

À l’approche de la COP30, le mouvement mondial pour le climat doit se tenir aux côtés de ceux qui sont en première ligne dans la lutte contre le pillage extractiviste et la destruction. Alors que les mouvements convergent vers le Sommet des peuples qui se tiendra en paralèle de la COP, nous devons veiller à ce que la justice pour les communautés touchées soit au cœur des priorités.La période actuelle reflète un besoin urgent de changement systémique. Nous devons mettre fin à l’impunité des multinationales. Nous avons besoin de cadres juridiques internationaux qui obligent les pollueurs à rendre des comptes plutôt que de les protéger. Et nous devons démanteler les systèmes ISDS/RDIE qui placent les profits des multinationales au-dessus de la vie humaine et de la survie écologique.

Je lutte depuis plus de 30 ans. J’ai vu des amis menacés, des familles empoisonnées et des forêts détruites. Mais j’ai aussi vu l’esprit indestructible de mon peuple et des communautés du monde entier qui refusent d’être réduits au silence.

Je vis parmi les arbres, les rivières, la pluie et l’extraordinaire biodiversité de l’Amazonie. Je vis sur une terre meurtrie par la cupidité des multinationales, mais qui reste vivante grâce à la résistance. Notre lutte n’est pas seulement pour notre forêt tropicale, mais pour tous les peuples, pour les générations futures, pour la Terre elle-même. À la COP30 et au-delà, si nous voulons véritablement obtenir la justice climatique, nous devons nous attaquer à la mécanique de l’impunité et lutter ensemble pour parvenir à un changement systémique et à une société où la justice n’est pas le privilège des plus puissants, mais un droit pour tous.