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Ce billet de blog a été écrit par Nele Marien, coordinatrice du programme Forêts et Biodiversité des Amis de la Terre International.

Alors que les écosystèmes s’effondrent et que l’extinction des espèces s’accélère, une idée refuse de mourir :  il suffirait d’encourager les entreprises à faire ce qu’il faut.

Le samedi 8 février, l’évaluation des entreprises et de la biodiversité a été adoptée par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES). Elle est le fruit d’un travail minutieux, riche sur le plan méthodologique et très détaillée.

Le rapport reconnaît que la perte de biodiversité est structurelle. Il souligne que les systèmes économiques actuels, les modèles commerciaux axés sur le profit et la logique financière à court terme sont fondamentalement incompatibles avec l’arrêt et l’inversion du déclin de la biodiversité. Il identifie également les subventions néfastes, le lobbying des entreprises, la concentration du pouvoir et les inégalités comme des facteurs clés de la perte de biodiversité, tout en soulignant l’importance d’un discoura fort sur les droits des peuples autochtones et le consentement libre, préalable et éclairé.

Malgré tout, bien qu’il identifie plusieurs aspects critiques de la crise de la biodiversité, le rapport tire finalement des conclusions problématiques.

L’ensemble du rapport repose sur une hypothèse bien connue et dangereuse : les entreprises ne sont pas suffisamment conscientes de leur dépendance à l’égard de la biodiversité et de leur impact sur celle-ci. Si elles l’étaient, elles obtiendraient de meilleurs résultats avec un soutien approprié (un « environnement favorable »). Cependant, au lieu de la traiter comme une hypothèse, le rapport la présente comme un fait.

C’est un discours séduisant que nous entendons depuis des décennies. C’est aussi une hypothèse trompeuse.

Le problème n’est pas l’ignorance, mais le profit

Croire que les entreprises se comporteront mieux grâce à de nouvelles données ou à de nouveaux outils qui les aideront à prendre conscience de leur dépendance et de leur impact sur la biodiversité est une interprétation erronée de la réalité.

La plupart des grandes entreprises ne sont pas dans le flou quant à leur impact sur la nature. Les sociétés minières savent ce que les mines à ciel ouvert font aux écosystèmes. L’agro-industrie sait ce que les monocultures font aux sols et aux pollinisateurs. Les entreprises de combustibles fossiles savent exactement comment leurs activités contribuent au dérèglement climatique et à la destruction de la biodiversité.

Le problème n’est pas l’ignorance. C’est que la destruction reste rentable, alors que la protection ne l’est souvent pas.

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Crédits: Victor Barro, Amis de la Terre Espagne, ATI.

Ce simple fait explique pourquoi tant d’entreprises dépensent des millions pour faire pression contre les réglementations environnementales, pousser à la déréglementation et convainquent les gouvernements que des mesures de protection exigeantes nuiront à la concurrence. Il ne s’agit pas d’un comportement marginal, mais d’une stratégie répqndue. Pourtant, dans l’évaluation de l’IPBES, ce pouvoir des entreprises passe largement au second plan.

Les entreprises sont souvent décrites comme souffrant de pressions à court terme ou de systèmes mal conçus, plutôt que comme des acteurs puissants qui façonnent activement ces systèmes à leur avantage.

Il existe une citation célèbre souvent attribuée à Upton Sinclair : « Il est difficile de faire comprendre quelque chose à quelqu’un dont le salaire dépend de son incompréhension. » La perte de biodiversité correspond parfaitement à cette logique. Les entreprises comprennent bien le problème. Mais agir coûterait tout simplement trop cher.

L’action volontaire échoue pour une raison

L’une des conclusions les plus révélatrices est aussi la plus gênante : pratiquement aucune entreprise n’agit en faveur de la biodiversité. Selon le rapport, moins de 1 % des entreprises cotées en bourse divulguent de manière significative leur impact sur la biodiversité.

Lorsque la divulgation a lieu, c’est généralement parce que la réglementation l’exige.

La conclusion principale du rapport devrait être que les mesures volontaires des entreprises en matière de biodiversité sont inefficaces. Au lieu de cela, le document insiste sur la nécessité de disposer de meilleurs indicateurs, outils et orientations, comme si l’ingrédient manquant était un cadre supplémentaire plutôt que la volonté politique.

Le rapport admet une vérité simple, mais ne la reprend pas dans ses conclusions : la réglementation fonctionne.

Lorsque la divulgation d’informations sur la biodiversité est obligatoire, son adoption augmente. Lorsque des permis sont requis, des évaluations sont effectuées. Lorsque des règles claires existent, les comportements changent. Tous les progrès environnementaux majeurs du siècle dernier (lois sur la qualité de l’air, interdiction des produits chimiques toxiques, protection de la faune) sont le fruit de règles contraignantes, et non de la bonne volonté. Il en ira de même pour la biodiversité.

Et pourtant, tout au long de l’évaluation, la réglementation est traitée comme une option parmi d’autres, soigneusement mise en balance avec les partenariats, les incitations et les engagements volontaires. Ce n’est pas un équilibre. Cela revient à offrir aux entreprises une échappatoire facile qui ne nuira pas à leurs activités.

Les entreprises ne sont pas coupables de la même manière, et ne seront pas convaincues par les mêmes arguments

Une autre affirmation populaire dans l’évaluation est que « toutes les entreprises dépendent de la biodiversité ». Si cela est techniquement vrai dans l’absolu, cette formulation occulte des réalités dérangeantes.

Certains des secteurs les plus destructeurs – l’exploitation minière, le pétrole et le gaz, la pétrochimie, les infrastructures à grande échelle – dépendent très peu d’écosystèmes fonctionnels pour rester rentables à court ou moyen terme. Leurs modèles économiques reposent sur l’extraction, l’industrialisation des terres et la souplesse réglementaire.

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Crédits: Victor Barro, Amis de la Terre Espagne, ATI.

Faire appel à la « dépendance à la nature » de ces secteurs a peu de chances de changer leur comportement tant que la destruction continue d’être rentable. Considérer les entreprises comme un acteur unique et homogène fortement dépendant de la nature risque d’encourager les actions de ceux qui comprennent l’importance de la biodiversité et de laisser les gros pollueurs qui ne dépendent pas de la biodiversité s’en tirer à bon compte.

De vieilles fausses solutions, nouvellement présentées

Bien qu’il reconnaisse la gravité de la perte de biodiversité, le rapport se tourne à plusieurs reprises vers les instruments fondés sur le marché comme solutions potentielles : crédits de biodiversité, programmes de compensation, paiements pour les services écosystémiques, produits financiers verts et certification.

Ces idées ne sont pas nouvelles, pas plus que leur échec. La compensation n’apas stoppé la perte de biodiversité ; les crédits ont permis la poursuite de la destruction ailleurs ; les instruments financiers sont trop souvent devenus des outils de greenwashing plutôt que de réelle transformation. La certification a été un outil de greenwashing qui a conduit à et des impacts graves sur les populations du Sud en trompant les autres acteurs.

Pourtant, la réduction des dommages est toujours présentée comme un « impact positif » et les gains d’efficacité sont présentés comme des progrès, même si les écosystèmes sont déjà poussés au-delà de leurs limites.

À ce stade de la crise de la biodiversité, être « moins mauvais » n’est tout simplement pas suffisant.

Le récent rapport sur le changement transformateur, également publié par l’IPBES, indique clairement que « des mesures progressives ne suffiront pas à sauver la biodiversité ». Pourtant, ce nouveau rapport semble avoir oublié ces conclusions et ne propose que des mesures progressives, sans proposer les changements réels et nécessaires pour lutter contre les entreprises, qui sont l’un des principaux moteurs de la crise de la biodiversité.

Un moment décisif pour les gouvernements : continuer à faciliter ou commencer à agir

Alors que les gouvernements s’apprêtent à mettre en œuvre les engagements mondiaux en matière de biodiversité pris dans le cadre de la Convention sur la diversité biologique, cette évaluation influencera leurs choix politiques.

Les gouvernements et les institutions internationales peuvent y voir un encouragement à continuer d’affiner leur engagement volontaire auprès des entreprises. Ou ils peuvent y voir la preuve que le volontarisme a échoué.

S’ils choisissent la première voie, nous verrons apparaître davantage de cadres de reporting, de partenariats et de promesses, parallèlement à la poursuite de l’effondrement écologique. S’ils choisissent la seconde, les implications sont claires : des règles contraignantes, une coordination internationale et des limites strictes encadrant l’impact que les entreprises sont autorisées à avoir sur la biodiversité.

Crédits (main image): Plantations d’huile de palme, Kalimantan, Indonesie, 2015. ©Victor Barro, Amis de la Terre Espagne, Amis de la Terre International.