Pourquoi une transition énergétique équitable et féministe est la seule issue à la crise climatique
Ce qui suit est un article d’opinion rédigé par Theiva Lingam, d’Amis de la Terre International, initialement publié par Common Dreams.
Les guerres, les invasions, les blocus et les génocides, du Venezuela à l’Iran en passant par la Palestine, ont mis à nu la volatilité et la violence inhérentes au système énergétique fossile. Nous avons besoin d’une montée en puissance rapide et juste des énergies renouvelables contrôlées par les communautés pour mettre fin à l’ère des combustibles fossiles. Mais garantir une transition juste nécessite un débat approfondi. Qui profite de la transition énergétique ? Qui en supporte le coût ? Qui a son mot à dire sur la manière dont l’énergie est produite ? Ce sont là aussi des questions féministes concernant le pouvoir, le travail, les soins et la valeur accordée à certaines vies.
Pour y répondre, des leaders des communautés autochtones, des syndicats et des militants pour la justice environnementale se réuniront cette semaine à Santa Marta, en Colombie, à l’occasion du Sommet des peuples et de la première Conférence sur la transition vers l’abandon des énergies fossiles. Pour beaucoup d’entre nous, acteurs des mouvements pour la justice environnementale et sociale, ce rassemblement incarne à la fois l’urgence et l’espoir. Ce sera un espace crucial car, sans justice, la transition énergétique ne fera que reproduire les systèmes d’extraction, de contrôle et de violence actuels.
Nous devons donc nous poser la question suivante : une transition énergétique pour qui ?
Le discours sur la transition véhiculé aujourd’hui par les entreprises et les pays riches nous fait croire qu’il est possible de développer à grande échelle les technologies d’énergie renouvelable pilotées par le marché et les entreprises, sans se demander qui les contrôle, qui en tire profit et qui en supporte le coût. Cela risque de réduire la transition à une simple version « verte » de l’ancien modèle. En Malaisie, par exemple, la politique de transition énergétique ne fait que redorer le blason de l’ancien modèle fondé sur la croissance et l’extraction. Elle utilise une rhétorique verte, donnant la priorité à de fausses solutions menées par les entreprises, telles que le captage, l’utilisation et le stockage du carbone. Copier les modèles de développement occidentaux à travers des schémas commerciaux et d’investissement dictés par les entreprises maintient la dépendance aux combustibles fossiles et continue de renforcer les inégalités structurelles tant au niveau national qu’international. Sans changement systémique, la transition devient un nouveau chapitre dans la longue histoire du pillage des ressources, en particulier dans les pays du Sud.
Prenons l’exemple de l’explosion de la demande en minéraux tels que le lithium, le cobalt, le nickel et les terres rares. Ces éléments sont indispensables à la fabrication des batteries, des panneaux solaires et des éoliennes. Les gouvernements et les entreprises du Nord s’empressent de s’assurer l’accès à ces matières premières, présentant souvent leur extraction sous un jour écologique comme une nécessité pour la lutte contre le changement climatique, tout en détournant ces minéraux vers les secteurs militaire, aérospatial, de l’intelligence artificielle et des centres de données. Pour les communautés d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie, cette ruée se traduit déjà par des accaparements de terres, l’épuisement des ressources en eau, l’exploitation par le travail et la violence. L’extraction du lithium menace des écosystèmes fragiles et les moyens de subsistance des peuples autochtones ; l’exploitation minière du cobalt a été associée à des conditions de travail dangereuses et au travail des enfants. Comme pour le pétrole avant eux, les minéraux critiques deviennent des objets de concurrence géopolitique – soutenus par la puissance militaire et le contrôle stratégique.
L’armée figure parmi les plus grands consommateurs mondiaux de combustibles fossiles, mais ses émissions sont systématiquement exclues des rapports nationaux. Dans le même temps, les États et les entreprises s’associent pour s’assurer le contrôle du pétrole, du gaz et des minerais stratégiques, tirant profit de la guerre et de la dévastation, du Liban au Venezuela en passant par Cuba.
Ce sont là les conséquences tout à fait prévisibles d’un système qui privilégie le profit au détriment du droit à l’énergie pour les peuples. Une transition juste doit aller bien au-delà de la simple réduction des émissions. Elle doit s’attaquer activement aux inégalités, redistribuer le pouvoir et la richesse et réparer les préjudices historiques et actuels. Elle doit placer au centre celles et ceux qui ont été marginalisé·e·s et exploité·e·s – non pas en tant que victimes, mais en tant que meneur·euse·s.
Une transition juste doit reposer sur la souveraineté des peuples et la souveraineté énergétique
Au cœur de cette vision se trouvent la souveraineté des peuples et la souveraineté énergétique : le droit des communautés à contrôler leurs terres, leurs ressources et leurs systèmes énergétiques, ainsi qu’à influencer les décisions qui affectent leur vie. Cela implique de considérer l’énergie comme un bien commun géré pour le bien-être collectif plutôt que pour le profit privé, tout en construisant une démocratie énergétique où les communautés disposent d’un réel pouvoir de décision sur la manière dont l’énergie est produite et utilisée. Cela nécessite également l’autosuffisance énergétique, en donnant la priorité à la satisfaction des besoins des populations plutôt qu’à une utilisation excessive et gaspilleuse de l’énergie. Ensemble, ces principes remettent en cause la concentration du pouvoir entre les mains des entreprises et des pays riches, et ouvrent la voie à des systèmes énergétiques ancrés localement, démocratiques et adaptés aux besoins sociaux et écologiques.
Pour y parvenir, il faut également lutter contre l’impérialisme. L’ordre mondial actuel permet aux pays riches d’externaliser les coûts sociaux et environnementaux de leur consommation vers les pays du Sud, tout en conservant le contrôle des finances, des technologies et du commerce. Ce déséquilibre conditionne les modalités de la transition énergétique, dévastant des communautés et cantonnant souvent les pays du Sud à un rôle de fournisseurs de matières premières plutôt qu’à celui de partenaires à part entière.
Les politiques qui ignorent les rapports de force peuvent permettre des réductions d’émissions à court terme, mais elles finiront par échouer à mesure que les communautés résisteront à l’exploitation et que les inégalités s’aggraveront. Une transition fondée sur la justice peut en revanche susciter le large soutien nécessaire à un changement transformateur.
Partout dans le monde, des communautés mettent déjà en pratique la souveraineté énergétique, qu’il s’agisse de gérer des systèmes décentralisés d’énergie renouvelable en Palestine ou de faire valoir leurs droits face à des projets d’exploitation minière au Mozambique. Les alternatives ne sont pas seulement possibles, elles sont déjà en marche.
Une transition énergétique féministe et juste doit remettre en cause les structures qui perpétuent les dépendances et les inégalités, notamment les accords commerciaux inéquitables, les régimes d’endettement et l’impunité des entreprises. Elle doit également reconnaître et s’attaquer aux formes d’oppression qui s’entrecroisent, fondées sur le genre, la race, la classe sociale et l’histoire coloniale, et qui déterminent la manière dont la crise climatique est vécue et combattue.
Alors que nous nous tournons vers Santa Marta, le message est à la fois simple et profond : nous ne pouvons pas résoudre la crise climatique avec la même logique qui l’a provoquée. Si cette transition n’est pas ancrée dans la justice, elle ne sera pas une solution mais constituera la prochaine phase de la crise.
La voie à suivre exigera de s’attaquer aux intérêts bien établis et de repenser nos économies et nos sociétés. À Santa Marta et au-delà, les communautés nous montrent la voie. La tâche consiste désormais à écouter, à agir et à veiller à ce que la transition à venir soit véritablement juste – pour les personnes, pour la planète et pour les générations futures.