Nous vivons dans un monde qui est confronté à de nombreuses crises destructrices et interdépendantes, principalement les inégalités croissantes, le changement climatique, la pauvreté, la pollution et les violations des droits humains. Notre système économique actuel ne fait qu’alimenter et aggraver ces crises.

Au cours des trente dernières années, le néolibéralisme a fait passer les intérêts des entreprises et du secteur financier avant les normes sociales et environnementales en recourant à des politiques de privatisation, de libéralisation du commerce et de déréglementation. Si l’économie se résume à l’affectation et à la répartition de ressources limitées, comme le soutiennent de nombreux manuels universitaires de première année, alors ces 30 années de politiques ont échoué. Nous avons créé plus de richesses que jamais auparavant, mais nous n’avons pas été en mesure de les partager équitablement, et ce faisant, nous détruisons notre maison commune.

Nous avons besoin d’un nouveau système économique pour le 21ème siècle. Pour protéger notre fragile planète, nous devons écouter les communautés et les mouvements sociaux du monde entier qui ont déjà des solutions économiques justes et durables aux défis sociaux et environnementaux. En voici cinq :


1. Des services publics pour tous grâce à la justice fiscale.

Des cliniques de santé en Afrique du Sud à l’eau potable en Uruguay  en passant par les transports publics à Vienne, les services publics fournissent des prestations de première nécessité à des centaines de millions de personnes dans le monde. Ils sont également le moteur de l’activité économique et peuvent donc jouer un rôle de premier plan dans la transition vers une économie plus durable.

Pour ce faire, les services publics doivent pouvoir assurer la participation significative des populations à travers des systèmes tels que  le budget participatif, une plus grande transparence, des normes environnementales plus strictes en matière de fonctionnement et d’approvisionnement, et un accès universel obligatoire.

Il faut aussi des politiques fiscales équitables et redistributives pour financer ces services. Plutôt que d’accorder davantage de baisse d’impôt, nous avons besoin que les multinationales, les transactions financières, les gains en capital et les particuliers fortunés soient soumis à une plus forte imposition.

Les paradis fiscaux coûtent des centaines de milliards de dollars aux gouvernements. Sauver notre planète du réchauffement climatique est possible, à condition qu’il y ait une justice fiscale pour financer les alternatives énergétiques nécessaires. Les Amis de la Terre International estiment, par exemple, que les recettes perdues entre 2015 et 2030 par les paradis fiscaux pourraient alimenter la moitié du monde en énergie renouvelable contrôlée à 100 % par la population.


2. Renforcer la propriété sociale et le coopérativisme.

Dans le monde entier, plus d’un milliard de personnes sont déjà membres de coopératives. Ces coopératives représentent un élément clé de l’ « économie sociale et solidaire » que l’Organisation internationale du travail définit comme un concept qui englobe les organisations qui produisent des biens, des services et des connaissances tout en poursuivant des objectifs sociaux et économiques. L’économie solidaire consiste fondamentalement à réaffirmer le contrôle des citoyens sur l’économie. Ses principes reposent sur le pouvoir collectif, la prise de décision démocratique, l’autonomie des femmes, la transparence, la durabilité, l’autogestion et la répartition égalitaire des retombées économiques.

Les coopératives produisent et distribuent des millions de biens et de services chaque jour, de la nourriture que nous mangeons dans les hôtels où nous séjournons, aux usines dans lesquelles nous travaillons jusqu’aux coopératives de crédit où nous pouvons choisir d’investir nos économies. Au Québec, dix pour cent de toute l’activité économique provient de cette économie solidaire, et au Brésil, elle a permis de sortir des millions de personnes de la pauvreté

Sans un soutien suffisant, ces initiatives peuvent rencontrer des difficultés pour passer de l’état de petits projets à des solutions de changement ayant un impact social et économique plus large. Nous devons faire en sorte qu’elles aient un meilleur accès au financement et à des cadres réglementaires favorables, en nous inspirant des nouvelles « villes en partage » comme Séoul et Amsterdam.


3. Soutenir les marchés locaux et le commerce équitable.

Les économies locales et régionales, qui sont liées entre elles par des relations commerciales équitables, constituent le pilier d’une société durable. Pourtant, la libéralisation du commerce a faussé le jeu en édictant des règles non restrictives pour les multinationales. Cela a conduit à un nivellement par le bas en matière de normes sociales et environnementales.

Nous avons besoin d’un système commercial fondé sur la coopération et non sur la concurrence. Les politiques doivent permettre non seulement aux gouvernements de réduire le commerce des produits nocifs pour l’environnement et la sociétémais aussi d’introduire des  « clauses de primauté » qui obligent les États à respecter le droit international et à veiller à ce que les droits humains soient juridiquement supérieurs aux accords commerciaux.

Les communautés et les entreprises locales réinvestissent une part beaucoup plus importante de leurs revenus dans l’économie locale que les multinationales. Une étude de l’Université de Californie a révélé que deux fois plus d’argent restait dans la communauté, lorsque les gens achetaient les produits dont ils avaient besoin sur les marchés de producteurs locaux au lieu des supermarchés. La promotion de la production locale et agroécologique permet également de supprimer les transports inutiles à forte intensité de carbone.

De nombreux gouvernements reconnaissent déjà l’importance des économies locales : au Brésil, aux États-Unis et en France, les programmes « la ferme à l’école » donnent la priorité aux aliments cultivés localement dans les cantines scolaires, tandis que l’Indonésie soutient les économies villageoises avec un fonds visant à moderniser les infrastructures et les entreprises publiques locales.


4. Créer des économies d’échelle en valorisant le bien-être des personnes et de la planète.

Dans le néolibéralisme, la croissance et la compétitivité sont considérées comme des objectifs en soi plutôt que comme des moyens d’atteindre un objectif plus large. Cela aggrave les inégalités et dépasse la vitesse à laquelle l’environnement peut régénérer ou absorber les polluants.

L’objectif principal de l’organisation économique doit être de répondre aux besoins des communautés en harmonie avec la planète. Le PIB ne devrait pas être l’indicateur principal et être remplacé par de nouveaux indicateurs de progrès. Comme le fait remarquer l’économiste Kate Raworth, « l’économie d’aujourd’hui est dégénérative et un facteur de division par défaut, elle doit devenir distributive et régénérative de par sa conception ».

Dans cette « économie de finalité », des gouvernements démocratiquement responsables acceptent de donner la priorité à des activités, telles que les soins de santé, l’éducation et les énergies renouvelables au moyen de subventions et d’autres mesures, tout en réduisant ou en arrêtant les activités dangereuses comme l’extraction du charbon et la production d’armes.

C’est déjà le cas dans certaines régions du monde. Dans certains pays d’Amérique latine, la politique gouvernementale est guidée par les concepts du « buen vivir » ou du « bien vivre ». Des initiatives de transition dans ce domaine sont menées en Inde sous la dénomination « swaraj écologique, et en Europe par le biais du mouvement des villes en transition.


5. Des règles contraignantes pour démanteler le pouvoir des grandes entreprises.

Les violations des droits humains commises par les plus grandes entreprises sont nombreuses malgré le caractère illicite des activités, qu’il s’agisse des communautés en Indonésie qui perdent leurs maisons  à cause des plantations d’huile de palme, des rivières en Colombie tellement polluées par les mines de charbon que les habitants locaux ne peuvent plus y pêcher ou des communautés au Nigeria durement touchées par les torchères de gaz naturel des raffineries et des gazoducs.

La responsabilité volontaire des entreprises ou l’ « auto réglementation » ne suffit pas. Nous avons besoin de règles internationales juridiquement contraignantes pour réglementer et responsabiliser les multinationales. Le Groupe de travail intergouvernemental des Nations Unies  travaille déjà à la création d’un tel instrument contraignant, et une loi française sur le devoir de prudence a été adoptée en 2017 pour tenir les entreprises françaises responsables des violations humaines et environnementales commises partout dans le monde.

Les gouvernements doivent également intervenir pour démanteler les monopoles et oligopoles nationaux, régionaux et mondiaux afin de créer des conditions de concurrence plus équitables pour les petites entreprises, les coopératives et les services publics.

Dans tous ces domaines, il existe des solutions à la pauvreté, aux inégalités et à la dégradation de l’environnement. Le défi à relever réside dans la manière de développer largement ces solutions et de transformer l’économie pour servir à la fois les populations et la planète.

Cet article a été publié une première fois par Open Democracy en février 2018.