La pandémie COVID-19 a révélé la crise systémique que nous connaissons au niveau mondial : une crise sociale, environnementale, sanitaire, économique et de soins, que divers mouvements sociaux dénoncent depuis longtemps. Mais, qu’en disent notamment le mouvement féministe ou les mouvements de femmes ? Ensemble, comment affrontons-nous cette crise ? Ici, nous partageons des idées et des actions échangées par les femmes des Amis de la Terre International et de la Marche mondiale des femmes, lors d’une série de discussions en ligne en 2020.

La pandémie COVID-19 nous a rappelé que les vies sont précaires, que nous vivons dans des relations d’interdépendance les un(e)s avec les autres et d’éco-dépendance avec la nature, et que « ce système est incapable de garantir les soins nécessaires à la survie« . La crise sanitaire a montré que les femmes et les personnes de couleur, noires, migrantes et LGBTQ, en particulier, occupent des emplois précaires, par exemple les soins aux personnes vulnérables et le nettoyage, qui sont généralement informels et/ou mal payés. Dans le secteur de la santé, les femmes représentent 70 % de l’ensemble des travailleurs de la santé, dont beaucoup ont dû passer des mois à travailler sans équipement de protection adéquat.

En même temps, nous avons constaté que de nombreuses réponses gouvernementales ont été insuffisantes pour faire face à l’augmentation de la violence basée sur le genre et aux pertes d’emploi, à la nécessité de fournir des soins de santé et à la promotion de politiques de coresponsabilité dans le travail domestique et des soins. Au lieu de cela, de nombreux gouvernements ont donné la priorité aux activités économiques extractives qui ont été déclarées « essentielles » et qui mettent en danger des milliers de personnes.

Dans une série de discussions en ligne animée en août par les Amis de la Terre International – intitulée  « Féminisme en première ligne : Covid-19, la crise de soins et notre réponse » – des femmes d’Afrique, d’Europe, d’Asie-Pacifique, d’Amérique latine et des Caraïbes ont discuté des impacts de la pandémie et des réponses mises en place par leurs organisations, en alliance avec d’autres organisations environnementales, féministes, paysannes et autochtones.

La violence patriarcale pendant la pandémie

« La violence est un outil du système pour nous maintenir, nous les femmes, dans ce qui est considéré comme notre place socialement acceptable. »

Ivana Kulicdes des Amis de la Terre Bosnie-Herzégovine.

En raison des mesures de confinement forcé, les enfants, les adolescents, les femmes et les personnes LGBTQ du monde entier ont subi davantage de violence patriarcale, car ils passaient plus de temps à la maison avec leurs agresseurs, dans des conditions d’isolement et/ou de restriction de mouvement. Malgré la difficulté pour une survivante de violence de dénoncer son agresseur lorsqu’elle vit avec lui, ou le manque d’informations accessibles sur les moyens de demander de l’aide, les plaintes ont augmenté de 175 % en Colombie, 50 % au Brésil, 39 % en Argentine et 30 % au Mexique, à Chypre et en France, selon les données fournies par les groupes des Amis de la Terre dans ces pays. À cette situation de vulnérabilité, dans laquelle une femme sur trois dans le monde subit des violences sexuelles ou physiques, principalement de la part de son partenaire, s’ajoute le manque de refuges et d’autres services d’assistance aux survivantes, ainsi que l’absence d’investissement de l’État dans la prévention et le soutien aux femmes ayant survécu à la violence.

De la Bosnie-Herzégovine aux Philippines, du Honduras à Haïti, des cas de violence raciste et xénophobe dans les rues et les espaces publics ont également été signalés, en particulier à l’encontre des femmes autochtones, noires, de couleur et/ou migrantes, en raison de la militarisation et de l’exacerbation du contrôle policier. Elles ont même souffert de la mise en œuvre des lois antiterroristes dans plusieurs pays.

« Des lois draconiennes sont utilisées pendant cette pandémie pour faire taire la dissidence de ceux qui expriment leurs préoccupations et réclament la santé publique et les droits des peuples. La loi est utilisée pour emprisonner les gens. Nous avons eu une énorme augmentation du nombre de femmes [prisonnières], en particulier de femmes musulmanes, qui ont participé à une manifestation pacifique. »

Meera Sanghamitra, National Alliance of People’s Movement, d’Inde.

Les femmes du village de Namaacha se mobilisent pour une réunion communautaire avec JA!-Amis de la Terre Mozambique, afin de lutter contre l’accaparement des terres.

Les femmes africaines ont exprimé leur inquiétude face à l’augmentation des grossesses chez les adolescentes et au danger de voir les filles et les adolescents continuer à abandonner l’école à la suite de la pandémie. Elles ont également condamné l’accaparement des terres par les entreprises agroalimentaires qui expulsent les gens de leurs terres, en particulier les femmes paysannes. Par exemple, dans l’ouest de l’Ouganda, 6 000 hectares ont été accaparés pour développer la monoculture de la canne à sucre. Les femmes africaines ont également dénoncé la difficulté d’accès à l’eau potable et à une nourriture saine, ce qui a même conduit à l’exploitation sexuelle des femmes à qui l’on demandait des rapports sexuels en échange de nourriture.

« Nous devons intégrer le féminisme dans nos solutions. Une transition inclusive, juste et féministe est la clé. Au Mozambique, la compagnie française Total a déclenché une crise COVID-19, car ses employés ont contracté le virus et ont introduit la maladie dans les communautés. »

Dipti Bhatnagar, Amis de la Terre International.

Construire des réponses féministes à la crise

Nous avons vu comment le néolibéralisme fonctionne en cas de pandémie et comment il affecte différents groupes de personnes de différentes manières. Afin que cette crise ne consolide pas davantage une division sexuelle du travail patriarcale, raciste et capitaliste, il est temps que les organisations sociales travaillent ensemble pour renforcer le pouvoir et récupérer l’arène politique. C’est ce qu’ont exprimé les participants à l’espace de discussion d’Amis de la Terre Amérique Latine et Caraïbes, faisant écho à la déclaration de la fédération internationale d’avril: « La crise du COVID-19 tire la sonnette d’alarme pour un changement de système« .

Les corps féminisés sont déjà utilisés pour des emplois non rémunérés ou mal payés. Compte tenu de l’image claire de la crise des soins, la réponse ne peut être « dindustrialiser » ou de transformer ce travail  en une autre marchandise du système, ont averti les militantes philippines et indiennes dans le débat. Elles ont demandé que la responsabilité pour le travail de soin soit partagé entre hommes et femmes dans l’économie de soins, et que les États garantissent les soins comme un droit pour toutes les personnes par le biais de politiques publiques. Les femmes présentes dans les trois espaces de discussion ont également mis en garde contre la réalité des travailleurs domestiques, dont la majorité sont des migrantes et dont beaucoup ont perdu leur emploi ou ont été infectés, mais n’ont pas d’accès garanti aux services de santé.

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Des membres des Amis de la Terre Argentine cuisinent dans la cantine populaire de ‘Movimiento Nacional Campesino Indígena (MNCI) – Vía Campesina’. Pendant le confinement, la cantine servait des repas pour 300 voisines et voisins.

Les réponses apportées par des femmes dans les discussions – pour prendre soin de leurs communautés pendant la pandémie, pour construire une juste reprise après la crise et pour changer le système – ont été très largement basées localement dans les communautés. Les réponses comprenaient : des réseaux pour assurer des dons de kits de santé, des centres de collecte communautaires, la livraison de médicaments traditionnels, la formation sur la pratique d’agroécologie urbaine et rurale, des appels politiques et la mobilisation (virtuelle ou physique, selon les possibilités de chaque endroit). Les Amis de la Terre Cameroun, en collaboration avec les communautés rurales, ont produit un guide de sensibilisation sur l’accès à l’eau et ont fourni de l’eau et du savon pour améliorer la situation. Les Amis de la Terre Haïti ont distribué des semences et des kits sanitaires dans les zones rurales aux femmes chefs de famille, et ont mené des campagnes de sensibilisation dans des lieux très fréquentés tels que les marchés.

« Nous devons construire des solutions anti-patriarcales, antiracistes et anticapitalistes, basées sur une perspective communautaire et sur des relations féministes. »

Patricia Gonçalves, Amis de la Terre Brésil.

L’un des défis – qui restera au moins aussi longtemps que la pandémie se poursuivra – est de savoir comment soutenir la mobilisation sociale dans le domaine virtuel, sachant qu’il n’est pas possible de garantir un accès égal à internet pour tous et toutes, et que ceux qui travaillent à la maison ont des factures plus élevées d’accès à internet et d’électricité. Sophie Ayoo Ogutu, de la Marche mondiale des femmes au Kenya, a lancé un avertissement : « Les réunions virtuelles nous aident à nous connecter, mais la technologie est en train de devenir une marchandise. Combien de femmes de la base peuvent accéder à des plateformes de conférence en ligne ? Combien de personnes peuvent réellement payer pour internet ? »

Parmi les principales propositions faites lors des réunions, on cite:

  • Construire un grand mouvement social avec un programme politique commun.
  • Faire des propositions pour la justice de genre et le démantèlement du patriarcat au sein de la fédération internationale d’Amis de la Terre et en alliance avec des  mouvements féministes et autres.
  • Renforcer les récits féministes et écologiques qui montrent comment les luttes des peuples sont profondément interconnectées en termes de genre, de race et de classe sociale.
  • Lancer un appel mondial en faveur de la construction d’une économie de soins, qui rende visible le fardeau de la triple journée de travail pour les femmes (entre travail rémunéré, travail non rémunéré et activisme), et promeuve la coresponsabilité dans le travail de soins entre les femmes, les hommes et l’État.
  • Diffuser es histoires positives de femmes paysannes et autochtones qui prennent le contrôle de leurs moyens de subsistance, par la pratique de l’agroécologie, l’échange de semences indigènes, la création de jardins communautaires urbains et ruraux, l’amélioration de l’accès direct aux marchés, la promotion de la souveraineté alimentaire et l’autonomie économique.
  • Promouvoir une transition juste avec une perspective féministe, en dénonçant les sociétés multinationales et la façon dont elles profitent de la violation des droits collectifs des peuples

En bref, les réponses féministes à la crise du COVID-19 montrent l’urgence de mettre la vie au centre de nos revendications, depuis les Amis de la Terre International avec les organisations féministes et alliées et les mouvements sociaux, afin que les Etats mettent en œuvre des politiques publiques en ce sens, et que la vie ne soit pas seulement une question de survie.

Dessin de Natalia Salvático, Amis de la Terre Argentine.